Le triangle rhétorique, base de toute communication réussie (1)

1 décembre 2015

triangle-rhetorique

 

L’une des meilleures définitions de la rhétorique – et aujourd’hui de la communication – nous vient en droite ligne de l’antiquité grecque :

« Bien parler, c’est bien penser »

La rhétorique est donc simultanément méthode de pensée et méthode de communication, ce qui constitue déjà un atout essentiel puisque les deux sont indissociables. Elle est basée sur dix concepts fondamentaux qui ont été définis par les philosophes grecs il y a plus de vingt siècles. Depuis, ceux-ci n’ont pas pris une seule ride, bien que certains soient souvent oubliés. Ces concepts sont résumés sous la forme des deux triangles inversés ci-dessus, désignés pour simplifier sous les termes de « Triangle rhétorique ».

L’objectif général de la rhétorique, et de toute communication, est de répondre aux sept questions suivantes :

  • Qu’est-ce qui est dit ? (le message)
  • Qui le dit-il ? (l’orateur)
  • Qui l’écoute ? (le public)
  • Où et quand cela est-il dit ? (le contexte, les arguments correspondants)
  • Pourquoi cela est-il dit? (l’objectif)
  • Comment cela est-il dit? (le ton, le style)
  • Comment captiver l’auditoire ( l’appel simultané à la logique, à l’éthique et à la psychologie)

Avant d’examiner ces différents concepts, je dirai quelques mots de la phase préparatoire, phase essentielle de la rhétorique. En effet sa réalisation doit nécessairement tenir compte de ces concepts.

1 – C’est la phase préparatoire, dont la rhétorique est la cheville ouvrière, et non le talent qui porte le bon orateur

Ce que, très souvent, nous attribuons à un exceptionnel talent oratoire, dont seule bénéficierait une toute petite élite, est principalement dû à l’application de méthodes et de techniques très précises et plus particulièrement, à une phase de préparation importante, essentielle. Cette phase conditionne toute la réussite de la communication.

1.1. Les quatre étapes de la phase préparatoire de la rhétorique

C’est dans cette phase préparatoire qu’intervient, tout d’abord, la rhétorique. Celle-ci comprend les quatre étapes suivantes : trouver les idées, les ordonner, les mettre en forme oratoire, intégralement par écrit, et, enfin, mémoriser le discours. Avec les supports écrits ou audiovisuels actuels, la mémorisation n’est plus aussi indispensable que jadis mais c’est toujours une qualité, rare et très appréciée que de parler sans notes.

La mise en œuvre de la rhétorique est, elle-même, très facilitée, et même optimisée par l’utilisation des N.T.I.C.(2)

La  dernière étape de la méthode rhétorique, la phase oratoire proprement dite, ne vient qu’au cinquième et dernier rang.

1.2. Si la phase préparatoire est ratée, la communication sera ratée !

Si la phase préparatoire est ratée, la communication sera ratée ! S’inscrire à l’une des multiples formations à la communication, notamment à la prise de parole en public, sans y apprendre auparavant à maîtriser cette phase préparatoire serait un non-sens, mettre la charrue devant les bœufs, comme si on voulait parler une langue sans en connaitre ni l’orthographe, ni la grammaire, ni la syntaxe !

1.3. C’est la phase préparatoire réussie qui porte le bon orateur, en est la flamme, lui donne l’assurance, l’apparente facilité que nous lui envions

C’est la phase préparatoire réussie qui porte le bon orateur en est la flamme, lui donne l’assurance, l’aisance, l’apparente facilité que nous lui envions, et non ce que l’on appelle, à tort, le talent oratoire.

La plupart des échecs ou des performances médiocres en matière de présentations, de conférences ou de discours, ou de n’importe quelle autre forme de communication, résultent du manque de préparation en général, et notamment d’une préparation organisée selon une méthode.

Celle de la rhétorique semble sans équivalent. Comme le disait, pour lui-même, – que serait-ce pour le commun des mortels ? – l’un des meilleurs orateurs du XXe siècle, Winston Churchill :

« Un discours spontané a été réécrit trois fois ».

2 – Les trois objectifs généraux de toute communication réussie : toucher simultanément le logos, l’éthos, le pathos

Selon la rhétorique, pour qu’une communication soit pleinement réussie, il est indispensable qu’elle touche simultanément nos trois modes de perception de la réalité : le logos, l’éthos, le pathos. Termes que l’on peut traduire par la logique, l’éthique et la psychologie.

A chacun de ces trois modes correspond un objectif spécifique. En ce qui concerne la logique il s’agit d’informer en touchant la raison. Celui qui correspond à l’éthique est d’inspirer confiance en touchant les valeurs. Enfin, pour ce qui est  de la psychologie, il s’agit d’émouvoir en touchant les affects..

J’ouvre ici une parenthèse en faisant remarquer que la plupart des ouvrages et des formations sur la communication actuels ne portent en général que sur l’un seul de ces trois aspects : soit sur la logique, soit sur la psychologie alors même que l’on sait bien aujourd’hui, avec les neurosciences, que celles-ci sont indissociables. Par ailleurs l’aspect éthique de la communication est le plus souvent ignoré, alors même qu’il s’agit, on va le voir, d’un élément essentiel en matière de crédibilité.

On voit bien dans ces trois objectifs l’aspect très moderne de la rhétorique, aspect qui n’a pas échappé aux Américains, mais qui est quasiment ignoré en France. (V. Réussir présentations, conférences,discours. Les deux grands secrets de la communication: la rhétorique moderne et les N.T.I.C.)

2.1. La logique : informer, en touchant la raison

Informer correspond à la partie de la rhétorique qui s’adresse à la raison, à la logique. La logique est un élément essentiel de la rhétorique. A certaines époques, différents auteurs avaient même réduit, à tort, la rhétorique à la seule logique. Aujourd’hui plus que jamais, l’aspect logique de toute communication demeure un élément essentiel. Avant même d’être éthique et psychologique, le message doit être structuré de manière logique, être à la fois analytique et synthétique, suivre un plan, être argumenté, démontrer, fournir des preuves. La logique est ainsi la méthode de pensée des entreprises.

2.2. L’éthique : inspirer confiance, en touchant les valeurs

L’éthique est la manière dont l’orateur doit se comporter pour inspirer confiance. L’éthique regroupe la sincérité, la sympathie, l’honnêteté, l’intégrité, qualités qui confèrent l’autorité. Les propos de l’orateur doivent respirer ces qualités. Qualités qui sont en quelque sorte l’inverse de ce que l’on reproche parfois à la rhétorique d’être : une technique de manipulation. Selon Aristote :

« L’équité de l’orateur est presque la plus efficace des preuves ».

L’un des meilleures orateurs de son époque, Cicéron,  disait, lui, que le bon orateur est nécessairement, par définition, un homme de bien. Un menteur peut, certes, être un orateur habile, voire exceptionnel ( cf. Hitler ! ) mais il ne peut être, en aucun cas, un bon orateur au sens de la rhétorique puisque l’un des objectifs de la communication est, ou devrait être, de dire la vérité. Vérité qui, comme le dit bien l’adage, est un élément essentiel de la crédibilité :

« La vérité suscite la confiance, le mensonge la défiance »

Dans mon précédent ouvrage : « Les huit règles d’or de la communication », rédigé sous le regard d’aigle des grands esprits de toutes époques, « dire la vérité» apparaît comme le second des quatre critères fondamentaux de la parole, le premier étant « aller à l’essentiel » et les troisième et quatrième « être clair » et « respecter la langue ».

Les promesses non tenues que formulent parfois les politiciens constituent, jusqu’à la caricature, le contre-exemple de l’«éthique oratoire ». Elles contribuent fortement, comme le soulignent de nombreuses enquêtes, au discrédit de la classe politique.

2.3. La psychologie : émouvoir, en touchant les affects

Dans l’optique cartésienne très française de la communication, optique centrée sur la logique, il peut sembler à première vue difficile de toucher les émotions et les sentiments. Ce serait oublier que même si notre communication est principalement de nature logique comme c’est souvent le cas en matière de communication professionnelle, nous suscitons quasiment toujours, que nous le voulions ou non, des réactions émotionnelles chez nos interlocuteurs, ne serait-ce que des réactions d’approbation ou de désaccord.

L’utilisation des figures logiques de la rhétorique, comme la répétition, l’anaphore, a déjà, à elle seule, un effet psychologique certain : celui de la diversification du style et plus spécifiquement celui de l’insistance sur certains points essentiels du discours.

Mais, plus généralement, c’est par l’utilisation des figures psychologiques de la rhétorique telles que les métaphores, les images, les comparaisons, que nous touchons les émotions. En effet, ces figures parlent beaucoup mieux à nos sens, notamment aux deux principaux que sont le visuel et l’auditif, que l’abstraction de la logique pure. (V. § 4.2.)

3 – Le message, l’orateur, l’audience

3.1. Le message : l’essentiel est le contenu. Les N.T.I.C. ne sont que des tuyaux

A première vue, il peut sembler superflu de rappeler que le message, c’est-à-dire le contenu, est l’élément essentiel de toute communication.

Cependant, avec la prolifération des N.T.I.C., il semble bien qu’on l’ait parfois oublié. Il est clair que les N.T.I.C. aussi perfectionnées et utiles sont elles ne sont que le contenant, des « tuyaux » par lesquels passe le message, le contenu.

Si nous n’avons rien d’utile ou d’intéressant à dire, nous aurons beau avoir recours à la plus élaborée des présentations audiovisuelles, notre communication sera creuse, dénuée de sens, ennuyeuse. C’est ce qui passe parfois avec des présentations utilisant PowerPoint, logiciel qualifié par certains auteurs de « logiciel qui rend stupide » ! (3)

Comme le formule excellemment l’encyclopédie Wikipédia :

« Les aspects techniques de la communication ne doivent pas cacher l’essentiel : la communication a pour objet de faire passer un message. L’idée erronée est qu’on communique bien parce qu’on dispose de moyens techniques sophistiqués ».

3.2. L’orateur : l’essentiel est d’inspirer confiance

Ce qui intéresse le public ce sont toutes les informations qui sont de nature à mieux faire connaitre l’orateur et à inspirer confiance à son audience : « curriculum vitae », références, publications, valeurs, opinions, hobbies, activités diverses. En résumé : son image, ou en d’autres termes son « personnal branding ».

D’ou l’importance de la présentation de l’orateur au début de son intervention soit, de préférence, par un tiers, soit par lui-même ainsi qu’antérieurement à cette intervention, pour l’annoncer, l’ utilisation de médias appropriés. De plus, rien n’empêche l’orateur de glisser habilement au cours de son intervention d’autres références

3.3. Le public : qui est-il ?

  • Hostile ou sympathisant ?
  • Comment recevra-t-il le message ?
  • Comment le ton et le style du message le toucheront-ils ?
  • Quel est le public expressément visé par le message ?
  • Quel est le public involontaire ?
  • Le message et l’effet du message sont-ils susceptibles d’évoluer dans le temps ?

4 – Le ton, le style, l’objectif spécifique du message

4.1. Le ton : perçu de manière positive ou négative ?

Le ton peut-être perçu de manière positive ou négative. En voici quelques exemples :

  • De manière positive : autodérision, chaleureux, dynamique, enthousiaste, conciliant
  • De manière négative : apathique, arrogant, condescendant, ennuyeux, hautain, irrévérencieux

4.2. Le style : la résultante des figures de rhétorique ou de style

Le style est la résultante de l’utilisation des figures de rhétorique ou de style. On en dénombre plusieurs centaines, mais on constate que les grands orateurs n’en utilisent couramment qu’une cinquantaine. On peut diviser les figures de style en deux grandes catégories : les figures logiques de l’insistance et les figures psychologiques de l’animation.

Exemple de figure logique : l’anaphore (moi président !, moi président ! moi président !)

Exemples de figure psychologiques : les métaphores, les images.

Ces figures de style constituent l’une des clés de l’efficacité de la rhétorique. L’analyse de discours de grands orateurs contemporains comme le président Obama, Martin Luther King ou le président Kennedy montre que les figures de rhétorique y sont omniprésentes. On en trouve presqu’à chaque ligne !

Si l’on supprime ces figures, les principales idées développées dans ces discours demeurent, mais ces derniers perdent toute leur force, tombent à plat, n’existent plus. Ces discours montrent que les figures de rhétorique ne sont pas du tout, comme on le pense parfois, un procédé artificiel mais bel et bien l’expression optimale de la pensée.

4.3. Les quatre objectifs spécifiques du message

La rhétorique distingue en ce qui concerne le message les quatre objectifs suivants :

  • Affirmer, persuader, revendiquer
  • S’informer, se renseigner
  • Dominer, prendre le pouvoir
  • Négocier, réconcilier

Conclusion : l’objectif final de la rhétorique (et de toute communication) : captiver 

L’objectif final de la rhétorique, en touchant simultanément nos trois modes de perception de la réalité : la logique, l’éthique et la psychologie, peut-être résumé en un mot : captiver, du latin captivare, c’est-à-dire faire prisonnier !

Qui n’a jamais été captivé par une excellente présentation, une excellente conférence, un excellent discours ou par l’excellence de tout autre forme de communication ?

Captiver un auditoire est le fruit de la perfection de la communication, perfection  qui résulte elle-même du parfait équilibre entre l’appel à la logique, à l’éthique et à la psychologie. C’est cette perfection qui nous séduit, nous captive, par rapport à des communications seulement centrées sur l’un ou l’autre de ces trois éléments.

Je dis toujours, par exemple, aux participants de l’atelier « Marketing, communication, N.T.I.C. et recherche d’emploi » que j’anime depuis cinq ans qu' »un CV ne doit pas être bon, ne doit pas être très bon, ne doit pas être excellent, mais qu’il doit être parfait ». Perfection qui résulte – nous le verrons dans un prochain article – de l’application équilibrée à ce simple CV des principes du « logos », de l’« éthos » et du « pathos ».

Dans le même ordre d’idée, il est à noter que l’on retrouve exactement les mêmes réactions de « captivation », en matière de marketing et de publicité. Lorsque après moult recherches nous trouvons enfin le produit idéal correspondant à nos critères, le poisson plus ou moins gros que nous sommes n’est-il pas « capturé » « fait prisonnier » par le fabricant avisé de ce produit bien conçu ?

Un bon produit n’est-il pas un produit communicant ? Ne correspond-il pas aux trois objectifs de la rhétorique : la logique, l’éthique et la psychologie ? Est-il surprenant que la rhétorique soit couramment utilisée aux Etats-Unis dans les deux domaines ci-dessus ?

***

(1) Cet article reprend certaines informations générales sur la rhétorique, informations qui sont développées dans mon prochain ouvrage. Titre : Réussir présentations, conférences, discours. Sous-titre : grâce à la rhétorique moderne, aux Huit règles d’or de la communication et aux N.T.I.C.

 (2) Nouvelles Technologies de l’Information et de la Communication, communément désignées sous le sigle N.T.I.C.. À ce jour, il en existe onze, toutes inventées aux États-Unis : l’informatique individuelle, l’internet grand public, les bases de données, les moteurs de recherche, les réseaux sociaux, le Cloud, les smartphones, les tablettes, les liseuses électroniques, les montres et lunettes intelligentes.

(3) La Pensée PowerPoint : Enquête sur ce logiciel qui rend stupide. Frank Frommer, La Découverte, Paris, 2010

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