Gilets Jaunes 2018 : Lehman Brothers 2008 ?

Gilets Jaunes 2018 : Lehman Brothers 2008 ?

Introduction : le Président de la République vu par Aristote et IFOP/FIDUCIA

  1. Onze « petites phrases » qui ont détruit l’image du Président et la confiance des Français
  2. L’une des principales causes des grandes crises économiques : la répartition inégale des richesses
  3. La crise actuelle s’inscrit dans la logique historique des cycles économiques de long terme
  4. La France et l’Europe, combien de GAFAM ?

Conclusion : l’éclatement d’une nouvelle grande crise économique, séquelle de celle de 2007 ?

  1. La contagion de la crise française au niveau mondial ?
  2. Une fin d’hiver de Kondratieff douce ou glaciale ?

Introduction : le Président de la République vu par Aristote et IFOP/FIDUCIA

Selon le plus grand communicant de tous les temps, Aristote, père de la rhétorique, la qualité n° 1 du communicant est d’instaurer la confiance et la qualité n° 1 de la communication la clarté. (Cf. « Les deux qualités pilotes de toute communication réussie »).

Or, les deux sondages IFOP/FIDUCIAL publiés les 4 et 5 décembre, sondages réalisés respectivement pour Paris Match/Sud Radio et Sud Radio/CNEWS montrent que 23% seulement des Français approuvent l’action du chef de l’Etat ou autrement dit que 77% ne lui font pas confiance. A l’inverse, 72% des Français soutiennent les Gilets Jaunes.

Depuis qu’Emmanuel Macron est Président de la République celui-ci a prononcé au cours de ses discours, interventions, ou voyages un certain nombre de « petites phrases ». J’en ai recensé onze principales (Cf. Mind Map). Toutes ont été relevées et plus ou moins critiquées par les médias. On peut toutefois s’étonner que, venant de spécialistes de la communication, aucune de ces critiques sauf peut-être celles de Michel Onfray, n’ait attiré l’attention du Président sur l’extrême danger que lui faisaient courir ces petites phrases en ce qui concerne le bien le plus précieux de tout communicant : son image et plus précisément la vertu cardinale pour tout chef d’Etat qui est d’instaurer la confiance.

L’objet de mon propos, qui n’a aucun caractère politique, est non seulement de faire succinctement le point, avec l’aide d’Aristote, sur l’image du Président mais aussi de situer la crise des Gilets Jaunes dans un contexte géopolitique et macro-économique. On ne peut écarter, en effet, compte tenu de ce contexte et de la médiatisation mondiale spectaculaire de cette crise avec, notamment, le saccage emblématique de l’Arc de Triomphe et de la plus belle avenue du monde, que cette crise nationale soit le début d’une nouvelle crise économique du type de celle de 2007.

1. Onze « petites phrases » qui ont détruit l’image du Président et la confiance des Français

Aristote et la rhétorique enseignent que pour instaurer la confiance le communicant doit s’adresser de manière équilibrée aux trois fondamentaux, souvent oubliés, de l’humanité : la raison, les valeurs et les affects et utiliser à cet effet les trois langages correspondants : la logique, l’éthique, et la psychologie. Aristote insiste particulièrement sur la psychologie en disant qu’en matière de confiance la vertu principale dont doit faire montre l’orateur est celle de la bienveillance.

Or, d’après toutes les enquêtes et reportages réalisés auprès des Français depuis l’élection du Président de la République et plus récemment à l’occasion du mouvement des Gilets Jaunes, il semble bien que les fameuses « petites phrases » dont celui-ci a parsemé ses interventions, notamment en 2018, ont été très mal perçues par une partie importante de la population, en particulier celle des Gilets Jaunes. C’est à juste titre semble-t-il, car ces « petites phrases » manquent tout à fait de la bienveillance fondamentale prônée par Aristote, sachant que, dans la catégorie des affects la bienveillance s’apparente à l’une des émotions les plus fortes, celle de l’amour. Les plus connues de ces phrases reviennent souvent en boomerangs dans les propos de Gilets Jaunes telles par exemple :

« Qu’ils viennent me chercher »

« Je traverse la rue, je vous trouve du travail »

« Le pays se tiendrait mieux s’il ne se plaignait pas »

Ce sont sans doute ces petites phrases qui ont donné au Président, homme pourtant très intelligent et cultivé, jadis assistant et confident du philosophe Paul Ricoeur, une image d’arrogance, de mépris, de chef d’état déconnecté des difficultés de la partie de la population la plus démunie. Tous ceux qui ont été en contacts avec les Gilets Jaunes, journalistes, sondeurs, hommes politiques, ou autres ont été très étonnés voire même stupéfaits par la violence, par la haine, au sens propre du terme, qu’ont suscité ces petites phrases chez une partie des membres de ce mouvement.

Ceci montre bien que ce ne sont pas du tout des propos anodins mais que bien au contraire ces petites phrases sont perçues comme ayant une connotation très péjorative, mélange détonnant d’ignorance de la réalité économique et sociale et de mépris. La signification symbolique de ces petites phrases est extrêmement forte : le Président n’aimerait pas son peuple et ce qui est peut-être plus grave il en serait incapable car il serait l’illustration parfaite d’une classe privilégiée, à l’abri de tout souci matériel, qui de ce fait ne peut par définition avoir conscience des difficultés que vit une partie de la population.

Le terme d’insurrection revient souvent pour qualifier le mouvement de Gilets Jaunes, parfois même celui de révolution. Certains commentateurs évoquent un retour de la lutte des classes dans la mesure où ce mouvement refléterait une fracture entre d’une part l’élite, les couches les plus aisées de la population, celles qui vivent dans les grandes agglomérations, bénéficient de la mondialisation et de l’économie numérique et d’autre part la France délaissée de la « périphérie » ou des « territoires ». Le principal slogan des Gilets Jaunes résume bien la situation : « Macron, démission ! ».

On sait que les phénomènes d’image négative sont très difficiles à inverser une fois qu’ils sont installés, a fortiori sur une longue période, comme dans le cas présent. Après avoir invoqué les mânes d’Aristote, j’interpellerai ceux de Dale Carnegie. La règle n° 12 de son best-seller mondial « Comment se faire des amis » est la suivante :

Si vous avez tort, admettez-le promptement et énergiquement

Mais n’est-il pas trop tard compte tenu par ailleurs des profondes mutations que traverse le monde actuellement ?

2. L’une des principales causes des grandes crises économiques : la répartition inégale des richesses

Depuis la crise de 1929 de grands auteurs, peu nombreux, (cf. bibliographie) se sont intéressés aux causes profondes du déclenchement des grandes crises économiques. L’une des principales serait l’accroissement de l’inégalité de la répartition des richesses. Certains de ces auteurs ont relevé d’étroites corrélations entre l’accroissement excessif de cette inégalité et le déclenchement des grandes crises. Or, d’après toutes les enquêtes non seulement cet écart ne cesse de croître depuis l’arrivée de l’Internet, mais il devrait encore progresser avec la situation quasi monopolistique des GAFAM (1) et l’arrivée de l’intelligence artificielle. Ainsi, selon l’Observatoire des inégalités :

Moins de 10 % de la population mondiale détient 83 % du patrimoine mondial, alors que 3 % vont à 70 % des habitants. L’Amérique du Nord et l’Europe en possèdent 65 %.

On mesure très clairement aujourd’hui les conséquences très négatives de la dernière grande crise, celle de 1967, à travers le phénomène des Gilets Jaunes. A la suite de cette crise, la plupart des pays ont fortement creusé la dette publique pour lutter contre la déflation et de ce fait, certains, dont la France, championne du monde en la matière, ont fortement augmenté les impôts et les taxes de manière à ne pas trop laisser filer le déficit, c’est-à-dire en l’occurrence au-delà des 3% décrétés par l’Europe. D’où le « ras le bol » des Gilets Jaunes, partagé par de nombreux Français. Impôts et taxes ne laissent plus à un nombre croissant de Français de quoi vivre décemment. Pour la partie la plus défavorisée, celle qui vit en dessous du seuil de pauvreté, ces taxes aggravent même sa situation.

En mars 2016 j’avais publié dans ce blog un article intitulé « Les 15 détonateurs potentiels d’une crise systémique ». La concentration excessive des richesses y était déjà désignée comme « le phénomène majeur déclencheur », notamment dans le cadre de la « Bubble Economy ». Depuis, avec le développement monopolistique des GAFAM (1), celui corrélatif de l’intelligence artificielle, ainsi que le remplacement de l’homme par les robots, ce facteur revient en force. L’un des candidats malheureux à l’élection présidentielle de 2017 avait même fait pour cette raison du revenu universel garanti le thème, sans doute prématuré, de sa campagne.

3. La crise actuelle s’inscrit dans la logique historique des cycles économiques de long terme

La crise de 1967 puis celle des Gilets Jaunes, semblent liées à l’entrée progressive dans la troisième révolution industrielle, c’est-à-dire pour faire court celle de l’économie numérique et de l’intelligence artificielle.

Ces deux crises s’inscrivent tout à fait dans les mégacycles économiques, notamment dans celui de Kondratieff, lequel est suivi en permanence, entre autres, par l’organisme américain de prévision Market Cycle Dynamics (M.C.D.).

On sait que ce cycle est conditionné par les révolutions industrielles. L’évolution du cycle actuel correspond tout à fait à l’entrée concomitante dans la troisième révolution. Le cycle de Kondratieff s’étend sur des périodes de 50 à 60 ans et se divise en quatre saisons plus ou moins égales : deux saisons de croissance : le printemps et l’été, et deux saisons de décroissance : l’automne et l’hiver. Le cycle actuel a commencé en 1945. Il a culminé en 1982 avec la fin des trente glorieuses, puis il a décliné. Nous serions aujourd’hui à la fin de l’hiver de Kondratieff du cycle actuel, juste avant le début du printemps du nouveau cycle, d’ici 2020. Cet hiver a commencé avec la crise de 2007 dont la crise actuelle n’est semble-t-il que le prolongement, une réplique classique.

4. La France et l’Europe, combien de GAFAM ?

Qu’elle est en France, et plus généralement en Europe, la part de l’économie numérique dans le PIB ? That is the question ! En Chine elle serait d’après une enquête publiée le 24/09/2018 par le Figaro de 32% ! (V. également Les Echos 20/07/20017). On ne dispose pas, à ma connaissance, de chiffres concernant les USA mais vraisemblablement, compte tenu de l’avance de ce pays en la matière, ceux-ci devraient être plus élevés. Nous sommes en Europe selon l’expression, de Laurent Alexandre (v. bibliographie), les “colonisés du numérique”, sans aucunes plateformes telles que les GAFAM (1).

Corrélativement, ce n’est pas l’effet du hasard, la France se classe au 24e rang des principaux pays en ce qui concerne la productivité. Ce qui explique sans doute que le taux de croissance de notre économie, inférieur à 2%, soit insuffisant pour produire suffisamment de richesses pour tous. Vaste problème, qui englobe bien entendu celui de l’éducation et qui ne semble soluble qu’à moyen/long terme. A mettre en parallèle avec certaines demandes immédiates et compréhensibles des Gilets Jaunes en ce qui concerne le pouvoir d’achat.

Conclusion : l’éclatement d’une nouvelle grande crise économique, séquelle de celle de 2007 ?

1. La contagion de la crise française au niveau mondial ?

Le pire n’est certes jamais sûr, mais à la lecture des grands auteurs qui se sont intéressés aux causes profondes des grandes crises économiques et sociales, le phénomène que l’on peut qualifier d’insurrectionnel du mouvement des Gilets Jaunes, n’apparait certes pas comme un épiphénomène, comme une Xème manifestation catégorielle dont la France a le secret. Il ressemble fort à l’éclatement, tout à fait conforme à la problématique des crises décrite par ces auteurs, d’une nouvelle grande crise. Comme le dit bien l’un des plus célèbres, John Kenneth Galbraith :

« Les grandes crises économiques éclatent toujours et ce toujours à grands fracas »

Cet éclatement n’est pas du, comme en 2007, au dysfonctionnement d’un secteur de l’économie, en l’occurrence le secteur bancaire U.S., mais bien plus largement au malaise économique d’une partie de la population française laquelle a le soutien de plus de 70% des Français. Il semble bien que ce malaise économique, qui concerne la classe dite moyenne, ne soit pas un phénomène propre à la France mais qu’il a un caractère mondial. De nombreux commentateurs à travers le monde font un parallèle entre la dégradation de la situation de la classe moyenne telle que celle-ci apparaît en France dans le mouvement des Gilets Jaunes et la situation identique de cette classe dans leur propre pays.

On ne donc peut écarter une contagion de la crise française au monde comme cela a déjà été le cas en d’autres temps. Au minimum, le problème clé qu’est la répartition inégalitaire des richesses semble maintenant clairement et concrètement posé, de manière incontournable, avec à la disposition des éventuels pyromanes un nouveau mode d’emploi du déclenchement des grandes crises parfaitement au point. Il n’a échappé à personne que l’élément tout à fait nouveau en ce qui concerne le déclenchement de cette nouvelle crise est l’utilisation intensive par les Gilets Jaunes de l’internet et des réseaux sociaux et le retentissement mondial et instantanée qui en résulte, le média plus classique qu’est la télévision jouant également un très grand rôle.

2. Une fin d’hiver de Kondratieff douce ou glaciale ?

M.C.D. envisageait, avant la crise des Gilets Jaunes, une fin d’hiver douce en ce qui concerne le cycle de Kondratieff actuel, grâce notamment à l’intervention des banques centrales. Celles-ci ont lissé dans le temps par l’injection dans le système financier d’énormes liquidités (autrement dit la planche à billets) les effets négatifs, déflationnistes de la crise de 2007. Plus positivement, elles ont parallèlement fourni de l’argent pas cher aux starts up de la nouvelle économie, favorisant ainsi l’entrée dans le printemps du nouveau cycle.

Mais M.C.D. n’écarte pas une fin d’hiver froide, voire glaciale. Celle-ci serait notamment liée au fait que le lissage auquel ont procédé les banques centrales ne s’est pas accompagné des réformes nécessaires en ce qui concerne le surendettement des différents acteurs économiques : états, entreprises, particuliers. La dette publique française, qui frise les 3% et qui pèse lourdement sur la croissance en est un exemple parmi d’autres.

Pour ma part, il semble que le problème clé est celui du déséquilibre croissant dans la répartition des richesses, problème qui éclate soudainement comme une bombe aux yeux du monde entier avec le mouvement des Gilets Jaunes, mais qui est beaucoup plus accentué dans nombre de pays, dont les Etats-Unis, qu’en France.

Cependant ce problème clé fait lui-même partie d’une équation à de multiples inconnues dont les deux principales ne semblent résolubles qu’à moyen/long terme : celles de l’éducation et de la mise au niveau mondial de l’économie numérique européenne.

Louis Marchand

Bibliographie

John Kenneth Galbraith. La crise économique de 1929. Payot. 2011

John Kenneth Galbraith. Brève histoire de l’euphorie financière. Seuil. 1992

Ferdinand Lundberg. Les riches et les super riches. Stock. 1969

Ravi Batra. La grande crise de 1990. First. 1983

Thomas Piketty. Le capital au XXIe siècle. Stock. 2013

Laurent Alexandre. La guerre des intelligences. JC Lattès. 2017)

Notes

(1) GAFAM : Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft

 

Print Friendly, PDF & Email
%d blogueurs aiment cette page :