RHÉTORIQUE, ESPRIT CRITIQUE, FAKE NEWS, INTELLIGENCE ARTIFICIELLE

1 – Fake news et dérives de l’intelligence artificielle : mêmes dangers pour la société

Si à toutes époques désinformation, médisances et calomnies ont sévi, les « fake news » prennent aujourd’hui une tout autre ampleur en raison de leur démultiplication par l’Internet et les réseaux sociaux. Elles deviennent un phénomène de société. Elles en perturbent d’ores et déjà le fonctionnement comme on a pu le constater l’année dernière en matière politique, sur le plan électoral, tant aux États-Unis qu’en France.

Il pourrait en être de même de l’intelligence artificielle même si dans ce cas, à la différence des « fake news », il n’y a pas, en principe, intention délibérée de nuire. Déjà, dans la première phase de l’intelligence artificielle, celle dans laquelle nous sommes et dans laquelle celle-ci est encore programmée par les informaticiens, les algorithmes n’introduisent-ils pas des biais cognitifs ? En fonctionnant principalement sur le principe de l’association des idées ceux-ci ne conduisent-ils pas d’ores et déjà à des phénomènes de pensée unique, donc d’exclusion intellectuelle ou sociale ? On constate, par exemple, que certains sites marchands nous conseillent exclusivement l’achat de livres traitant des mêmes sujets que ceux que nous avons achetés précédemment, n’étant pas encore capables de nous en proposer l’antithèse. D’autres sites, ce qui est beaucoup plus grave, en reposant sur le même principe associatif, favorisent le communautarisme. Qu’en sera-t-il lorsque, dans la seconde phase de son évolution, l’intelligence artificielle égalera ou même dépassera celle de l’homme, surtout si elle devient autonome et, comme lui, dotée de conscience ?

2 — L’antidote : culture et esprit critique

Pour les raisons ci-dessus et plus que jamais le développement de la culture et son corolaire celui de l’esprit critique sont des enjeux de société, l’antidote non seulement aux « fake news » et à la désinformation mais plus généralement à la pensée unique, au totalitarisme, au barbarisme

Voici, par exemple, ce qu’en dit Laurent Alexandre, auteur du best-seller « La Guerre des intelligences, Intelligence Artificielle versus Intelligence Humaine », best-seller dont je ne saurais trop conseiller la lecture :

Il faut travailler sur le sens, l’empathie, des compétences que le système éducatif ne développe pas alors que l’esprit critique est plus que jamais utile

Il faut bien sûr donner une culture numérique de base à tous les enfants… mais il est plus crucial encore de former leur esprit critique ce qui les protègera de la concurrence de l’Intelligence Artificielle

Même Xavier Niel doit mettre un peu d’humanité — histoire et philosophie – au programme de l’école 42 pour assurer l’avenir à long terme de ses étudiants.

3 — Le meilleur outil pour développer l’esprit critique : la rhétorique

Tout en insistant particulièrement sur la nécessité de développer l’esprit critique pour affronter la concurrence de l’Intelligence Artificielle ce qui, à l’évidence, vaut aussi pour décrypter les « fake news », on notera que Laurent Alexandre déplore que « le système éducatif ne le développe pas ». Je me permettrai d’ajouter : tout particulièrement en France. Dans plusieurs articles publiés dans ce blog (1) (2) (3) (4) j’ai moi-même insisté sur le fait que la suppression en 1902 de l’enseignement de la rhétorique fut une « catastrophe neurologique, pédagogique et économique majeure ». Parallèlement c’est, selon toute vraisemblance, le développement de cette discipline aux États-Unis qui a conduit ce pays à devenir, cent ans plus tard, le seul inventeur de la civilisation de la communication, ou plus exactement de celle de l’intelligence.

Développer l’esprit critique n’est-ce pas, en d’autres termes, apprendre à penser par soi-même ? N’est-ce pas ce qui devrait être le but de tout enseignement ? Or, la rhétorique, bien avant d’être méthode de communication, est méthode de pensée. Bien plus, ce n’est pas une simple méthode de pensée parmi d’autres, mais une méthode intemporelle et universelle, sans équivalent semble-t-il notamment en matière d’enseignement. Née dans la Grèce antique, la rhétorique a ensuite gagné l’Empire romain, puis l’Europe entière et enfin les États-Unis où elle est couramment enseignée aujourd’hui. Or, on sait que le modèle universitaire de ce pays tend à devenir un modèle mondial.

C’est, par ailleurs, le génial esprit de synthèse des philosophes grecs de l’antiquité que d’avoir parfaitement identifié, il y a plus de 2000 ans, bien avant la naissance des sciences cognitives, nos trois principaux modes de perception de la réalité, ou en d’autres termes nos trois principaux processus cognitifs/communicatifs ainsi que les trois méthodes ou les trois catégories de langages qui permettent de les toucher. Logique, éthique et psychologie sont ces trois langages et les trois sommets du célèbre triangle rhétorique. Par la logique nous nous adressons à la raison, par l’éthique aux valeurs, par la psychologie aux affects.

La définition classique de la rhétorique est l’art de persuader et ce faisant de captiver c’est-à-dire, étymologiquement, de capturer, de faire prisonnier l’interlocuteur, le public. Il est clair que si nous maitrisons bien cet « art de persuader », de « captiver » nous possédons, à l’inverse, l’art de nous « dépersuader », de nous libérer de la pensée unique, des fake news, de la désinformation, du communautarisme. Nous exerçons, en somme, notre esprit critique.

Ne serait-il pas paradoxal et dangereux de développer l’intelligence de machines sans améliorer parallèlement notre propre formation intellectuelle ? Le président Barack Obama lui-même s’est inquiété de la possibilité croissante de décalage entre les deux formes d’intelligence :

« Avec les Ipod, les Ipad, les Xbox et Playstation, l’information devient une distraction, une diversion, une forme d’amusement plutôt qu’un outil d’épanouissement ou un moyen d’émancipation »

Les enquêtes ne montrent-t-elles pas déjà que les jeunes passent quotidiennement, en moyenne, quatre heures devant les écrans, souvent dans des activités de divertissement ? Les multiples forums de toutes sortes que l’on trouve sur internet ne sont-ils pas souvent d’une indigence affligeante tant sur le plan du fond que de la forme si bien qu’on a parfois du mal à comprendre la signification des échanges ?

Conclusion. Une hirondelle ne fait pas le printemps : le retour de l’art oratoire en France.

« L’éloquence ou le grand retour de l’arme oratoire » tel est le titre d’un article publié dans LE FIGARO des 6 et 7 janvier 2018. Ce journal indiquait par ailleurs dans un encadré que « les ouvrages consacrés à la rhétorique occupent des rayons entiers chez les libraires ». Si on ne peut que se réjouir de ce retour en grâce de la rhétorique et de l’éloquence, je formulerai toutefois deux observations à ce sujet dans la mesure où une hirondelle ne fait pas le printemps.

Tout d’abord il ne faut jamais oublier qu’aujourd’hui encore l’art oratoire n’est que la cinquième et dernière étape de la rhétorique. Les trois premières, les plus importantes, sont consacrées à la réflexion. Il semble impossible d’inverser cette séquence, car dans cette hypothèse ce serait, comme le dit bien l’expression populaire « parler sans réfléchir ». En d’autres termes, la communication est, avant tout, contenu, et ce dernier ne peut être, à l’évidence, le produit que de notre réflexion. Vouloir développer l’éloquence sans passer par la phase de la réflexion de la rhétorique serait à mon avis, je l’ai déjà dit dans un autre article « mettre la charrue avant les bœufs ou comme si on voulait parler une langue sans en connaitre ni l’orthographe, ni la grammaire, ni la syntaxe ! »,

D’autre part, il faut bien avoir à l’esprit que la rhétorique n’est plus enseignée en France depuis 1902. Parallèlement, il existe aux États-Unis plus de 20.000 centres de formation à la communication. Proportionnellement, il en faudrait en France plus de 4.000 pour parvenir au même niveau de culture de la communication. Comme le disait Barack Obama dans son discours d’investiture : « La route devant nous sera longue. La pente sera dure ».      

(1) Le triangle rhétorique base de toute communication réussie

(2) Sciences cognitives : la grande importance de l’interconnexion entre la communication écrite et la communication verbale

(3) Similitudes entre le siècle des Lumières européen et le siècle des Lumières américain

(4) The Power Oratory in the United States

Voir également :

Les cinq K.O. rhétorique de l’élection présidentielle 2017

Analyse stylistique et modification du tract électoral d’un député

Johnny et la rhétorique : l’homme de feu, l’homme vrai, l’homme de cœur

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