COMMUNICATION : A LA RECHERCHE DE LA DEFINITION PERDUE

COMMUNICATION : A LA RECHERCHE DE LA DEFINITION PERDUE


SOMMAIRE

Introduction : la pensée est première, la communication seconde

Ie PARTIE – LE PARADOXE : L’ABSENCE DE DEFINITION DE LA COMMUNICATION

1. L’absence de définition complète de la communication dans les grands dictionnaires et encyclopédies

1.1. Larousse

1.2. Robert

1.3. Littré

1.4. Wikipedia

2. L’absence de définition de la communication dans certains ouvrages fondamentaux

2.1. « L’histoire de la rhétorique dans l’Europe moderne »

2.2. « Classical Rhetoric for the Modern Student »

2.3. L’explication : l’ambiguïté de la rhétorique, entre pensée, langage et communication

IIe PARTIE – LES PRINCIPALES SOURCES D’INFORMATION SUR LA DEFINITION DE LA COMMUNICATION

1. Les grands communicants : citations et comportements. 

1.1. Quelques citations de grands auteurs et d’autres

1.1.1. Victor Hugo : « Les vrais grands écrivains sont ceux dont la pensée occupe tous les recoins de la communication »

1.1.2. Fernand Hallyn : « L’art de communiquer est nécessairement aussi art de penser »

1.1.3. Le philosophe grec inconnu : « Bien parler c’est bien penser »

1.1.4. Jules Renard : « Une mauvaise communication, c’est une pensée imparfaite »

1.1.5. François Boileau : « Avant d’écrire ou de parler, apprenez à penser » 

1.2.Le comportement de grands communicants : hommes politiques, auteurs, artistes

 1.2.1. De Gaulle écrivain : 1000 ratures et repentirs, signes d’une intense réflexion

 1.2.2. Claude François : des spectacles pensés dans le moindre détail

 1.2.3. Churchill : « Un discours spontané a été réécrit trois fois “

2. La rhétorique : une pensée omniprésente dans quatre des cinq parties qu’elle comporte

3. Le triple leadership des Etats-Unis et le retard de la France

3.1. Leadership intellectuel, leadership de la communication, leadership économique

3.2. France ! Où sont tes 4000 centres de formation à la communication ?

4. La confirmation par les sciences cognitives 

4.1. Zones du langage écrit, zones du langage verbal, zones mixtes

4.2. Le rôle essentiel de la plasticité neuronale

IIIe PARTIE – QUELLES DEFINITIONS DE LA COMMUNICATION RETENIR EN DEFINITIVE ?

  1. Les définitions générales communes à la communication et à la rhétorique

1.1. « La recherche de l’expression optimale de la pensée par le langage »

1.2. « L’art d’écrire et de parler dans les relations personnelles et publiques »

  1. Les définitions orientées vers la rhétorique

2.1. « L’art de la persuasion par la logique, l’éthique et la psychologie »

2.2. « La rhétorique étude de l’incompréhension et de ses remèdes »

2.3. Ne pas oublier les définitions partielles de la rhétorique

CONCLUSION. L’indispensable intégration de la rhétorique dans la communication

Introduction : la pensée est première, la communication seconde

Bon sens ! Toi qui serais “la chose du monde la mieux partagée“, ou es-tu ? En pleine civilisation de la communication, sinon de l’intelligence, le bon sens ne voudrait-il pas que la communication soit chose parfaitement définie ? Ne voudrait-il pas que l’indissociabilité entre pensée et communication soit établie et qu’il soit bien clair que la pensée est première et la communication seconde ? Ne voudrait-il pas, enfin, qu’il soit reconnu que la qualité de la communication découle nécessairement de la qualité de la pensée et non de quelconques règles sans fondement logique, éthique et psychologique ?

Il n’en est rien, tout au moins en France. Il semble bien que la suppression dans notre beau pays, en 1902, de l’enseignement de la rhétorique, la seule méthode de communication qui soit méthode de pensée ET méthode de communication, ait semé la confusion.

Ainsi, quelle ne fut pas ma stupéfaction, en cette journée de l’année 2013 au cours de laquelle je poursuivais la rédaction des « Les huit règles d’or de la communication » (v. louis-marchand.fr – “mes publications“) , de ne trouver ni dans les trois grands dictionnaires, Larousse, Robert, Littré, ni dans l’encyclopédie numérique Wikipedia aucune définition complète de la communication, c’est-à-dire une définition qui, entre autres, établisse clairement l’indissociabilité fondamentale entre pensée, langage et contenu. Depuis la suppression de la rhétorique il semble qu’on ait perdu le sens profond du mot communication, de ce qui définit cette dernière plus exactement que tout autre critère. D’où le titre de cet article.

De fait, en poursuivant ma recherche de cette “définition perdue de la communication“, quel ne fut pas mon soulagement de redécouvrir qu’à toutes époques de grands esprits avaient, eux, bien identifié et mis en pratique cette indissociabilité et d’autre part qu’aujourd’hui celle-ci est tout à fait confirmée à la fois par la rhétorique elle-même, par le leadership incontesté des Etats-Unis en matière de communication, le pays des « 20.000 centres de formation à la communication » et, last but not least, par les sciences cognitives.

En me basant sur ces quatre sources, je me propose de procéder dans cet article à l’une des tâches élémentaires mais fondamentales de la rhétorique, tâche que ne renierait pas monsieur de la Palice : définir le sujet avant de le traiter.

La rhétorique étant, malgré son grand âge, la mère toujours jeune de la communication, les définitions que je donnerai ici concerneront aussi bien l’une que l’autre. Nous verrons dans la conclusion qu’en raison même de cette maternité la rhétorique devrait faire partie intégrante de la communication, ce qui est déjà le cas aux Etats-Unis depuis longtemps.

Ie PARTIE – LE PARADOXE : L’ABSENCE DE DEFINITION DE LA COMMUNICATION

1. L’absence de définition complète de la communication dans les grands dictionnaires et dans Wikipedia

Ainsi que je le disais plus haut, aussi surprenant que cela puisse paraître, on ne trouve dans aucun des quatre principaux dictionnaires ou encyclopédies : LAROUSSE, ROBERT, LITTRE NUMERIQUE, WIKIPEDIA une définition complète de la communication.

Par définition complète j’entends, outre les acceptions habituelles du mot, une définition qui d’une part établisse que la communication est avant tout « contenu », ou si l’on préfère « message », par opposition aux médias et aux N.T.I.C. lesquels ne sont que les véhicules, les « tuyaux » de la communication. D’autre part, une définition qui mette en évidence la corrélation, fondamentale, entre « pensée », « langage » et « contenu »

On trouvera ci-après une analyse des quatre sources ci-dessus en ce qui concerne le mot « communication ». Le mot « contenu » associé à « pensée » et à « langage» ne figure dans aucun de ces quatre dictionnaires ou encyclopédies.

1.1. LAROUSSE

Le dictionnaire Larousse est la source la plus succincte. Il définit la communication au sens de transmission d’un message comme :

 « Action de communiquer avec quelqu’un, d’être en rapport avec autrui, en général par le langage : échange verbal entre un locuteur et un interlocuteur dont il sollicite une réponse : le langage, le téléphone sont des moyens de communication».

Curieusement la définition de la communication dans l’édition de 1979 du Larousse Encyclopédique était plus précise et faisait référence au message  :

« Le fait de communiquer quelque chose : avis, message, renseignement» et prenait pour exemple : « communiquer une nouvelle».

La définition du mot « communiquer » dans l’édition numérique du Larousse est tout aussi succincte :

« Faire savoir quelque chose à quelqu’un, le lui révéler, lui en donner connaissance ; transmettre, divulguer».

1.2. ROBERT

Le dictionnaire ROBERT est un peu plus explicite :

« Le fait de communiquer, d’établir une relation avec quelqu’un. Résultat de cette action. (V. information).  Communication d’une nouvelle, d’un renseignement, d’un avis. Communication des idées».

On y trouve par ailleurs trois citations, dont l’une de Courteline. Mais rien de Boileau ou d’autres grands auteurs que je cite plus loin !

1.3. LITTRE numérique

Dans son édition numérique, Le LITTRE, malgré sa réputation d’érudition, se situe dans la même incomplétude que ses concurrents :

« Action de communiquer, résultat de cette action. La communication des idées».

On y trouve cependant une certaine abondance de citations, dix au total, mais toujours aucune de Boileau ou d’autres grands auteurs. Par contre, dans le corps d’un article d’une édition plus ancienne sur papier, ce dictionnaire étend la définition de la communication au contenu :

« L’information, le renseignement que l’on donne»,

Sans cependant bien distinguer entre « contenant » et « contenu », ni établir de corrélation entre « pensée » et « communication ». En revanche, cette édition du LITTRE s’étend assez longuement sur les nouvelles technologies de la communication.

1.4. WIKIPEDIA

L’article que consacre l’encyclopédie numérique WIKIPEDIA à la communication est très long : l’équivalent d’une vingtaine de pages sur papier. Il a fallu que je consulte l’ensemble de cet article pour y trouver une définition approchante de celles que je propose quoique incomplète, bien cachée au milieu de cinq autres. WIKIPEDIA donne tout d’abord une définition de la communication similaire à celle de ses trois confrères :

« L’action de communiquer, de transmettre quelque chose à quelqu’un».

Cette encyclopédie est ensuite beaucoup plus précise. Dans la rubrique « concept de communication » qui inclut six définitions différentes, figure cette définition, au dernier rang :

« Le message à transmettre».

Et dans le paragraphe qui définit ce concept, WIKIPEDIA en vient à l’essentiel :

« Les aspects techniques de la communication ne doivent pas cacher l’essentiel : la communication a pour objet de faire passer un message. L’idée (erronée) est qu’il existe une croyance selon laquelle on communique bien parce que l’on dispose de moyens techniques sophistiqués (dernière version du logiciel, mobile…) ».

Cette définition va tout à fait dans le sens de celles que je propose plus loin. Il est toutefois regrettable que WIKIPEDIA en soit resté là, et ne dise rien de la corrélation entre « pensée », « contenu » et « langage » ni ne fasse aucune référence aux grands auteurs.

2. L’absence de définition de la communication dans certains ouvrages fondamentaux

N’est-il pas encore plus surprenant que nombre d’ouvrages sur la communication n’insistent pas sur le fait que celle-ci est fondamentalement et indissociablement liée à la pensée, voire n’en font pas du tout état ? En voici deux exemples. Ils portent tous deux sur des ouvrages de référence mais on retrouve assez couramment la même lacune dans d’autres. Étrangement, l’indissociabilité entre pensée et communication n’est pas une réalité communément admise ni, a fortiori, mise en évidence dans les ouvrages traitant de la communication ou de la rhétorique.

                2.1. « L’histoire de la rhétorique dans l’Europe moderne »

Ainsi, dans la somme (1359 pages) qu’est l’ « Histoire de la rhétorique dans l’Europe moderne »  le mot «pensée» ne figure même pas dans l’index, pourtant très détaillé (34 pages), ni le mot « contenu» et, parallèlement on n’y trouve que de très succinctes références au regard du mot «communication».

                2.2. « Classical Rhetoric for the Modern Student »

De même dans l’index de l’excellent ouvrage américain de Corbett et Connors « Classical Rhetoric for the Modern Student» il n’est fait aucune mention directe ni du mot pensée, ni du mot communication, bien qu’une grande partie de la rhétorique soit liée à l’exercice de la première.

                2.3. L’explication : l’ambiguïté de la rhétorique, entre pensée, langage et communication

Ce hiatus, ce clivage couramment entretenu par les spécialistes entre pensée et communication ou pensée et rhétorique est sans doute, à mon avis, la cause principale des erreurs que l’on peut commettre en matière de communication. En effet, c’est oublier que la communication est, avant tout, le résultat et l’expression de la pensée et que « bien parler, c’est bien penser ». Atteindre un certain niveau de qualité en matière de communication passe nécessairement par l’amélioration de la qualité de la pensée et non par l’application de quelconques recettes sans fondement intellectuel sérieux.

L’explication de ce hiatus réside sans doute dans la nature ambiguë de la rhétorique, ambiguïté qui est bien exprimée par Christian Plantin, chercheur au C.N.R.S., spécialiste de la rhétorique  :

« La rhétorique entre langue, pensée et communication »

L’ambiguïté est tout aussi grande dans le mot communication dont le dictionnaire Antidote donne plus de cinquante synonymes !

Il est clair que la rhétorique et la communication ne sont pas, elles-mêmes, des méthodes de pensée à proprement parler, telles que la logique ou la psychologie. Mais il est non moins clair que celles-ci utilisent toutes deux ces méthodes au moins partiellement, sous la forme de ce que j’appelle dans « Pourquoi la rhétorique demeure-t-elle aussi efficace » ? des « schémas de pensée ».

Ainsi, par exemple, les cinq parties de la rhétorique : « trouver les idées, les mettre en ordre, puis en style, les mémoriser et enfin les verbaliser », de même que nombre d’autres processus tels que la théorie des lieux ou les syllogismes suivent ils un ordre logique. Par ailleurs nombre de figures de rhétorique visent à toucher les sens et sont fondées, avant la lettre, sur des processus psychologiques.

Ne pas faire état de cette filiation directe entre pensée logique, pensée psychologique et rhétorique ou la nier c’est, à mon avis méconnaître l’essence même de cette discipline, passer à coté de ce qui en fait toute la force c’est-à-dire de ses fondements multidisciplinaires, de ses trois langages que sont la logique, l’éthique, et la psychologie, lesquels reposent eux-mêmes sur les trois fondamentaux de la nature humaine que sont la raison, les valeurs et les affects.

IIe PARTIE – LES PRINCIPALES SOURCES D’INFORMATION SUR LA DEFINITION DE LA COMMUNICATION

1. Les grands communicants : citations et comportements

1.1. Quelques citations de grands auteurs et d’autres

E. Pound

Ce qui fait, entre autres, le génie des grands esprits de l’humanité n’est-ce pas de discerner et de d’exprimer avec une exceptionnelle justesse certaines réalités profondes du monde ou de la nature humaine, réalités qui échappent au commun des mortels ? Ainsi que le dit Ezra Pound :

« Les grandes citations sont simplement du langage chargé de sens au plus haut degré »

Je n’ai trouvé que cinq auteurs, mais il en existe vraisemblablement d’autres, qui tous les cinq expriment bien l’indissociabilité entre pensée et communication. Outre un inconnu, probablement un philosophe grec, il s’agit de Victor Hugo, Jules Renard, Francois Boileau et d’un universitaire Belge contemporain : Fernand Hallyn. (V. Mind Map).

1.1.1. Victor Hugo : « Les vrais grands écrivains sont ceux dont la pensée occupe tous les recoins de la communication »

A tout seigneur, tout honneur. Victor Hugo va aussi loin que possible en ce qui concerne la définition de la communication en disant que :

« Les vrais grands écrivains sont ceux dont la pensée occupe tout les recoins de la communication »

puisque il assimile en quelque sorte la communication à la pensée en mettant en évidence l’omniprésence de cette dernière dans les œuvres des grands écrivains.

1.1.2. Fernand Hallyn :  L’art de communiquer est nécessairement aussi art de penser 

F. Hallyn

Le seul contemporain parmi les auteurs que je cite, Fernand Hallyn, professeur à l’université de Gand, me semble bien poser le problème de la définition de la communication par sa question, que j’ai complétée :

 « Qu’est-ce qu’un art de persuader [ou de communiquer] s’il n’est aussi un art de penser ? ».

Par cette question Hallyn fait référence à la définition classique de la rhétorique : « L’art de persuader ». C’est pourquoi je me suis permis d’ajouter « ou de communiquer », sachant que la rhétorique est, je l’ai déjà dit, la mère de la communication.

Cette citation plait d’autant plus à mon esprit contestataire que Fernand Hallyn, est le seul des vingt-cinq universitaires co-auteurs, sous l’égide de Marc Fumaroli, de l’Académie Française, de « L’Histoire de la rhétorique dans l’Europe moderne » à avoir évoqué dans cet ouvrage, quoique très brièvement, la relation pourtant fondamentale entre pensée et communication à laquelle je fais référence

1.1.3. Le philosophe grec inconnu : “bien parler, c’est bien penser”

La citation que je préfère par sa pertinence alliée à sa concision, à sa clarté et sa simplicité – une définition claire de la communication en cinq mots ! – est de loin celle que, en l’ignorance de l’auteur, j’attribue à un philosophe grec car par ses qualités elle me semble digne de la rhétorique antique :

« Bien parler c’est bien penser ».

Tout est dit !

1.1.4. Jules Renard : « Une mauvaise communication, c’est une pensée imparfaite »

Tout comme la précédente, cette citation de Jules Renard :

« Il ne peut y avoir d’un côté, la forme, de l’autre, le fond. Une mauvaise communication c’est une pensée imparfaite »

va droit au but tout en en constituant le pendant négatif

1.1.5. François Boileau : « Avant d’écrire ou de parler, apprenez à penser » 

J’ai laissé pour la bonne bouche la citation de Boileau en son entier :

« Avant d’écrire ou de parler, apprenez à penser. Selon que notre pensée est plus ou moins obscure, notre communication sera plus ou moins claire »

En effet, cette citation constitue la synthèse des précédentes et par ailleurs elle fait référence à la principale qualité de la communication telle que celle-ci est définie par Aristote, la clarté. Clarté de la communication qui est elle-même le fruit de la clarté de la pensée et que l’on doit nécessairement retrouver dans les trois langages fondamentaux qu’utilise la rhétorique : la logique, l’éthique, la psychologie.

Ce vers, extrait de l’Art Poétique, précède immédiatement celui beaucoup plus connu qui en est le complément :

« Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement et les mots pour le dire viennent aisément »

Je partage tout à fait l’avis exprimé par Boileau dans ce dernier vers, mais je me permettrai d’ajouter : à la condition de disposer des bonnes méthodes. La clarification de la pensée ne tombe pas du ciel comme des alouettes toutes rôties, mais en suivant, par exemple, les méthodes de la rhétorique et des N.T.I.C.

1.2. Le comportement de grands communicants : hommes politiques, auteurs, artistes

On en apprend peut-être encore plus sur l’indissociabilité entre pensée et communication par l’observation des comportements des grands communicants, hommes politiques, auteurs, artistes, que par les citations. On constate souvent que ceux-ci sont, suivant une expression courante, des « bourreaux de travail ». Formulé différemment on pourrait dire des « bourreaux de pensée » ou des « bourreaux de réflexion » ou encore des « bourreaux de préparation », préparation et pensée étant ici quasiment synonymes.

Une étude en règle des comportements des grands communicants sortirait du cadre de cet  article. Je me limiterai à trois exemples : Charles de Gaulle, Claude François, Winston Churchill.

1.2.1. De Gaulle écrivain : 1.000 ratures et repentirs, signes d’une intense réflexion

Il s’agira ici de l’écrivain et non du militaire ou de l’homme politique. Les manuscrits du général fourmillent de mille ratures et repentirs qui sont autant de manifestations d’une intense réflexion. Il y en a presque à chaque ligne, si bien que sa fille, Elizabeth de Boissieu, qui seule avait la mission délicate de dactylographier ses manuscrits, avait mille peines à les déchiffrer. Le général avait sans doute fait sienne la parole de Victor Hugo selon laquelle « la forme, c’est le fond qui remonte à la surface ». Là aussi, dans l’écriture, il ne lâchait pas prise tant qu’il n’avait pas trouvé la solution, c’est-à-dire en l’espèce le mot juste qui exprimait le mieux le fond de sa pensée.

1.2.2. Claude François : des spectacles pensés dans le moindre détail

Comme beaucoup d’artistes, le regretté Cloclo avait le souci de la perfection. Il était très exigeant tant vis-à-vis de lui-même que de ses collaborateurs. Rien dans ses spectacles, sélection des chansons, musique, chorégraphie – Ah, les Claudettes ! -, costumes, éclairage et j’en passe n’était laissé au hasard. Tout était « pensé », « préparé » dans le moindre détail. De plus il y avait de multiples répétitions.

1.2.3. Winston Churchill : « Un discours spontané a été réécrit trois fois »

Churchill fut, on le sait, l’un des plus grands orateurs de son époque. Il disait pour lui-même – que serait-ce pour le citoyen lambda ? – qu’ « un discours spontané a été réécrit trois fois », ce qui illustre peut-être mieux que tout autre exemple l’indissociabilité entre pensée et réflexion.

2. La rhétorique : une pensée omniprésente dans quatre des cinq parties qu’elle comporte

On notera à ce sujet que Churchill, comme de Gaulle, l’autre grand orateur du XXe siècle, avait très vraisemblablement étudié la rhétorique. C’était encore la règle pour la plupart des étudiants au début de ce siècle. Toute question de talent mise à part, l’un et l’autre n’avaient sans doute pas oublié que sur les cinq parties que comprend l’art oratoire, les quatre premières, la recherche des idées, leur mise en ordre, en style, puis en mémoire, sont des phases préparatoires, autrement dit de réflexion, la phase oratoire proprement dite ne venant qu’en cinquième et dernier rang.

3. Le triple leadership des Etats-Unis et le retard  de la France

3.1. Leadership intellectuel, leadership de la communication, leadership économique

On a vu dans « U.S.A., 20.000 centres de formation à la communication »que le leadership économique de ce pays, au sein de la civilisation de la communication, repose pour une bonne part à la fois sur l’excellence de l’enseignement universitaire et sur l’enseignement continu de la rhétorique depuis la création d’Harvard en 1636, donc sur le leadership intellectuel de ce pays.

De plus, ce leadership ne se limite pas à la formation mais il s’étend aussi à l’information avec la création de multiples bases de données, portant sur tous sujets, tant scientifiques que littéraires, dont l’encyclopédie numérique Wikipedia est la plus générale.

Si les Américains ont acquis le leadership en matière de communication, c’est sans doute, à la base, parce que la rhétorique, méthode de pensée, y est couramment enseignée, que la communication y est pratiquée de manière équilibrée entre l’écrit et le verbal dès le plus jeune âge et que l’enseignement de cette discipline y est devenu, pour ces raisons, un véritable phénomène sociétal et culturel.

3.2. France ! Où sont tes 4000 centres de formation à la communication ?

M. Crichton

Il faut sans doute, à l’inverse, chercher les causes du retard de la France en matière de communication et de la confusion qui règne à ce sujet, confusion qui va, on l’a vu, jusqu’à l’absence de définition de la communication, pour une bonne part dans la suppression de l’enseignement de la rhétorique en 1902. Dans l’article cité plus haut j’avais calculé que par rapport aux quelques 20.000 centres de formation à la communication existant aux Etats-Unis il en faudrait, proportionnellement, environ 4 000 en France alors qu’on n’en compte, tout au plus, qu’une centaine.

Prenons bien garde à ce que la suppression de la rhétorique, renforcée cent ans plus tard par l’envahissement des N.T.I.C., ne conduisent à la réalisation définitive du constat désabusé formulé par Michaël Crichton, l’immortel auteur de Jurassic Park :

” Dans la société de l’information, personne ne pense. Nous pensions bannir le papier, mais nous avons en fait banni la pensée”

4. La confirmation par les sciences cognitives

4.1. Zones du langage écrit, zones du langage verbal, zones mixtes

On sait que l’un des objectifs de l’actuel ministre de l’Education nationale, Jean-Michel Blanquer, est de fonder l’enseignement, notamment les apprentissages de base, sur les sciences cognitives, dont les neurosciences, et non comme on l’a fait souvent antérieurement sur des idéologies, des utopies ou des a priori et des idées toutes faites. (V. Métaphore maritime à l’intention de Jean Michel Blanquer).

Cet objectif est, à l’évidence, tout à fait transposable à la communication. Il y déjà bien longtemps que les neurosciences ont démontré l’existence dans le cerveau de zones bien distinctes en ce qui concerne l’apprentissage et l’exercice du langage écrit et du langage verbal ainsi que celle de zones mixtes concernant ces deux catégories de langage. . (V. « Sciences cognitives : la grande importance de l’interconnexion entre la communication écrite et la communication verbale »).

4.2. Le rôle essentiel de la plasticité neuronale

Les mêmes neurosciences montrent que lorsque certaines zones du cerveau sont insuffisamment sollicitées par l’exercice de la pensée, comme dans l’enseignement en France celles du langage verbal, elles tombent en quelque sorte en friches. C’est le phénomène aujourd’hui bien connu mais longtemps ignoré ou sous-estimé de la plasticité neuronale

Ceci confirme bien les observations et les comportements des grands esprits tout au long de l’histoire de l’humanité, notamment depuis l’antiquité greco-romaine, à savoir que l’exercice de la pensée est primordial en matière de communication tant écrite que verbale. « Avant d’écrire ou de parler, apprenez à penser » comme le résume bien Boileau.

IIIe PARTIE – QUELLES DEFINITIONS DE LA COMMUNICATION RETENIR EN DEFINITIVE ?

Dans « Pourquoi la rhétorique demeure-t-elle aussi efficace » ? je ne donnais pas moins de douze définitions de la rhétorique, certaines générales, d’autres partielles. Le lecteur pourra s’y référer pour plus de détails.

De ces douze définitions je ne retiendrai que les quatre définitions générales. Les deux premières peuvent aussi bien concerner la communication au sens banal que la rhétorique. Les deux secondes concernent plus la rhétorique au sens classique. Sachant cependant que je ne retiens cette distinction entre communication et rhétorique que par habitude  et que, selon moi, la seconde devrait nécessairement faire partie intégrante de la première comme c’est le cas aux Etats-Unis.

La caractéristique commune de ces quatre définitions est, précisément, qu’elles tiennent compte des trois critères indissociables que sont pensée, langage et contenu. On a vu dans cet article que cette indissociabilité d’une part apparait très clairement dans les dires et les comportements des grands auteurs, dans l’organisation de la rhétorique classique ainsi que dans celle de l’enseignement aux Etats-Unis et que d’autre part elle est tout à fait confirmée par les sciences cognitives, en particulier par les neurosciences.

  1. Les définitions générales communes à la communication et à la rhétorique

1.1. La recherche de l’expression optimale de la pensée par le langage

On conçoit en la lisant que cette définition, que j’ai proposée dans « Pourquoi la rhétorique demeure-t-elle aussi efficace ?», puisse aussi bien convenir, par son caractère très général, à la communication qu’à la rhétorique. Elle présente l’intérêt, par rapport aux définitions classique de la communication examinées dans cet article, de faire expressément référence aux deux éléments essentiels corrélés : la pensée et le langage et implicitement au troisième élément clé : le contenu, ce dernier sous la forme de son « expression optimale ».

Par ailleurs cette définition est plus générale que la définition classique de la rhétorique : « l’art de la persuasion » laquelle est quelque peu réductrice car d’une part nous ne sommes pas toujours dans des situations de persuasion et d’autre part cette définition ne fait aucune référence aux trois facteurs pourtant essentiels que sont pensée, langage et contenu.

1.2. L’art d’écrire et de parler dans les relations personnelles et publiques

Dans cette définition de la rhétorique par les deux éminents professeurs américains de rhétorique Corbett et Connors (V. Pourquoi la rhétorique demeure-t-elle aussi efficace ?), ne pourrait-on pas également remplacer le mot rhétorique par celui de communication ? Par rapport à la précédente il n’y a pas de différence de nature mais une différence de degré.

Par sa simplicité, cette définition a le mérite de faire descendre la rhétorique de son piédestal d’outil intellectuel réservé aux lettrés, aux universitaires ou aux spécialistes de la discipline et de signifier que celle-ci peut être utilisée par tout un chacun.

Effectivement, une fois débarrassée de ses « usines à gaz » (V. Pourquoi la rhétorique demeure-t-elle aussi efficace ?) qui en obscurcissent voire en annihilent la compréhension, les méthodes et les règles de la rhétorique sont relativement facilement assimilables. Elles ne sont pas plus compliquées, en tout cas, que les méthodes qui sont censées la remplacer, avec la différence qu’elles sont beaucoup plus précises et par la même beaucoup plus efficaces.

  1. Les définitions orientées vers la rhétorique

2.1. L’art de la persuasion par la logique, l’éthique et la psychologie

La définition classique de la rhétorique est l’« art de la persuasion ». Cette définition a le défaut de sa qualité : la concision. Pour être plus précis il faudrait la compléter comme suit :

« L’art de la persuasion, en s’adressant par la logique, l’éthique, et la psychologie, aux trois fondamentaux, intemporels et universels, de la nature humaine : la raison, les valeurs, les affects ».

Il est clair que cette définition de la rhétorique peut aussi bien s’appliquer à la communication au sens banal. Les processus intellectuels sont rigoureusement les mêmes. L’intérêt de cette définition est, à mon avis, de bien les synthétiser.

2.2. La rhétorique, étude de l’incompréhension et de ses remèdes

C. Plantin

Cette excellente définition, plus technique que les précédentes, est de Christian Plantin, déja cité. Elle donne un éclairage nouveau et significatif sur l’objectif de la rhétorique. Elle confirme que cette dernière, avant d’être méthode de communication, est méthode de pensée. En fait elle est, en même temps, l’une et l’autre. Elle vise en premier lieu à comprendre les phénomènes, à bien poser les problèmes, pour en déduire des solutions ou des remèdes et enfin, une fois seulement que toute cette réflexion est faite, les exposer. C’est là le principal point fort de la rhétorique par rapport aux autres méthodes de communication.

3. Ne pas oublier les définitions partielles de la rhétorique

Ces deux définitions générales de la rhétorique de doivent pas en faire oublier les définitions partielles. (V. Pourquoi la rhétorique demeure-t-elle aussi efficace ?). Les trois qui me semblent les plus importantes sont le fait que la rhétorique repose sur le vraisemblable et non comme la science sur la vérité, qu’elle transforme l’abstraction en concret et qu’elle est par ses quatre premières parties (recherche des idées, mise en ordre puis en style de celles-ci, mémorisation), la préparation écrite de la communication verbale.

Conclusion : l’indispensable intégration de la rhétorique dans la communication

Si dans cet article, en partant de l’opinion et des comportements des grandes esprits et en allant jusqu’aux neurosciences après un passage par la rhétorique et par la position de leadership des Etats-Unis en matière de communication, j’ai voulu, en vue d’élaborer une définition de la communication, confirmer ce que dit le bon sens, à savoir l’indissociabilité entre pensée, langage et contennu c’est, en résumé, pour les deux raisons suivantes :

La première est que ni les dictionnaires, ni les encyclopédies, ni certains ouvrages éminents sur la communication ou sur la rhétorique n’y font référence.

La seconde est que la rhétorique n’étant plus enseignée en France depuis 1902 on ne perçoit sans doute plus clairement le rôle essentiel que celle-ci joue en tant que méthode de pensée dans la communication.

J’ai écrit dans « U.S.A., 20.000 centres de formation à la communication » que la suppression de cet enseignement fut vraisemblablement pour la France une « catastrophe neurologique, pédagogique et économique majeure ». Plus de cent ans plus tard d’où peut bien venir le leadership des Etats-Unis dans notre civilisation de la communication si ce n’est de leur parfaite maîtrise intellectuelle et technologique de cette dernière ?

Si, aux Etats-Unis, j’avais la candeur de poser la question de « l’indispensable intégration de la rhétorique dans la communication » les Yankees riraient au nez du Frenchie que je suis et lui répondraient qu’il y a belle lurette que la chose est faite tant explicitement dans l’enseignement secondaire et supérieur qu’implicitement dans les 20.000 centres de formation à la communication que compte ce pays.

That’s all folks !

Louis Marchand

Print Friendly, PDF & Email