LES DEUX QUALITÉS PILOTES D’UNE COM. RÉUSSIE : LA CONFIANCE & LA CLARTE

LES DEUX QUALITÉS PILOTES D’UNE COM. RÉUSSIE : LA CONFIANCE & LA CLARTE

Introduction. L’articulation de tout le système rhétorique : la confiance et la clarté

1re PARTIE — RAPPEL DES FONDAMENTAUX DE LA RHÉTORIQUE

1. Définition de la rhétorique

  • L’art de persuader
  • L’expression optimale de la pensée par le langage

2. Les trois fondamentaux de la nature humaine : la raison, les valeurs, les affects

3. Les trois langages correspondants : la logique, l’éthique, la psychologie

4. Le caractère intemporel et universel des fondamentaux et des langages de la rhétorique

4.1. La philosophie

4.2. La politique

4.3. L’économie et le marketing

2e PARTIE. COMMENT SUSCITER LA CONFIANCE ET GÉNÉRER LA CLARTÉ ?

1. L’articulation générale du système rhétorique autour des concepts de confiance et de clarté

2. Comment susciter la confiance ? Les trois critères : le bon sens, la vertu, la bienveillance

2.1. Susciter la confiance en s’adressant à la raison par le bon sens : la logique

2.2. Susciter la confiance en s’adressant aux valeurs par la vertu : l’éthique

2.3. Susciter la confiance en s’adressant aux affects par la bienveillance : la psychologie

2. Comment générer la clarté de la communication ? Clarté de la pensée, parler vrai, connaissance des émotions

2.1. Être clair vis-à-vis de la raison par la clarté de la pensée : la logique

2.2. Être clair vis-à-vis des valeurs en parlant vrai et par l’image du communicant : l’éthique

2.3. Être clair vis-à-vis des affects par la connaissance des émotions et des sentiments : la psychologie

2.3.1. Toute communication suscite nécessairement des affects

2.3.2. Les grandes catégories émotionnelles. Les sentiments

2.3.3. Toucher les affects en agissant sur le fond et sur la forme

CONCLUSION. De la connaissance de l’articulation générale du système rhétorique à la pratique

 

Introduction. L’articulation de tout le système rhétorique : la confiance et la clarté

Depuis le lancement de ce blog en juillet 2014, j’ai publié, outre le « Florilège thématique des 170 meilleures citations sur la communication » qui en constitue la partie permanente, onze articles sur les bases de la rhétorique et de la communication, dont la plupart en 2018 (1). L’un de ces articles : “Le triangle rhétorique, base de toute communication réussie” est référencé en n° 1 par Google depuis sa parution en décembre 2015.

Avec le présent article et le précédent « La synchronisation, cœur de la communication », il me semble avoir bouclé la boucle, c’est-à-dire avoir décrit aussi clairement que possible l’articulation générale du système rhétorique, et par conséquent de la communication.

S’il m’a fallu plus de quatre années pour y parvenir c’est, outre ma feignantise bien gauloise, pour deux raisons. D’une part la rhétorique n’est plus enseignée en France depuis 1902 et on manque cruellement de ce fait d’ouvrages récents et pratiques sur le sujet. D’autre part si la rhétorique antique contient une majorité de « pépites » elle est aussi en partie encombrée par certaines « usines à gaz » des plus toxiques car invalidées par les sciences cognitives (cf. «Pourquoi la rhétorique demeure-t-elle aussi efficace » ? ). Il m’a fallu procéder à un intéressant mais laborieux ménage pour ne retenir que les premières et éliminer les secondes. J’ai par ailleurs été amené pour ces raisons à lire les best-sellers de grands spécialistes américains de la rhétorique (cf. entre autres Classical Rhetoric for the Modern Student  (2) » et à poursuivre mes recherches via internet aux U.S.A, le paradis de la rhétorique et de la communication, recherches qui ont été aussi fructueuses que chronophages. (cf. « U.S.A., 20.000 centres de formation à la communication »)

J’ai intitulé cet article « Les deux qualités pilotes d’une communication réussie: la confiance et la clarté » car il apparaît à la lecture d’Aristote que toute l’articulation du système rhétorique et aujourd’hui toute l’articulation de la communication dépend de ces deux « qualités pilotes ». Autrement dit, non seulement ces dernières permettent d’expliquer en profondeur l’efficacité et la réussite de toute communication, mais c’est à partir et en fonction de celles-ci qu’il convient d’appliquer, de décliner l’ensemble du système rhétorique, logique, éthique, psychologie, tout au long de l’élaboration d’un texte ou d’un discours, ainsi que je l’expliquerai plus loin.

On doit au génie d’Aristote et plus précisément à son exceptionnel esprit de synthèse d’avoir défini ces deux qualités pilotes, sachant que celui-ci ne les confondait pas dans le mot communication, alors que je le fais ici par commodité. Le père de la rhétorique distinguait, lui, d’une part la qualité principale de l’orateur qui est de susciter la confiance et d’autre part la qualité principale de la communication proprement dite : la clarté. Ce sont là les deux musts incontournables de toute communication réussie.

De nombreux auteurs ont confirmé au cours des siècles la pertinence de ces deux définitions que le bon sens valide par ailleurs. Il est clair qu’on ne peut pleinement adhérer à un message si on ne fait pas confiance à son auteur ou si on ne comprend pas ce message parce que ce dernier n’est pas clair.

La Programmation Neuro Linguistique (PNL) a repris sous une forme moderne certains principes de la rhétorique, tel l’impératif pour le communicant d’instaurer la confiance, ce que je rappelais dans «La synchronisation cœur de la communication » :

« La Synchronisation est à la fois un outil qui sert à établir le Rapport [entre communicant et récepteur] et une mesure de celui-ci »… sachant que le Rapport est lui-même « la relation de confiance et de coopération établie dans un climat de sécurité et de confiance mutuelle »… « Le rapport est une base incontournable de l’axe relationnel de toute communication ».

De même si la clarté a toujours été considérée comme une qualité essentielle de la communication (par ex. : « Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement… »), elle l’est d’autant plus à notre époque dans laquelle selon la célèbre formule de Noël Mamert : « Trop d’information tue l’information ». Dans les deux premières lignes de l’introduction de son tout récent ouvrage, « 21 leçons pour le XXIe siècle » (3) Yuval Noah Harari, l’auteur des deux bestsellers mondiaux, « Homo Sapiens » et « Homo Deus » vient en renfort d’Aristote et de Mamert en écrivant ceci :

« Dans un monde inondé d’informations sans pertinence, le pouvoir appartient à la clarté ».

Le problème étant ainsi clairement posé, la grande question est de savoir comment, par quels moyens, par quelles méthodes, on parvient à cette double exigence de confiance et de clarté. C’est en se posant cette question que l’on prend conscience de la grande pertinence de ces deux critères. Aristote ne les a certes pas définis par hasard, mais parce qu’ils forment ensemble la clé de voûte de la communication comme il le développe lui-même. On suscite la confiance et on parvient à la clarté en suivant d’abord d’une manière générale puis ensuite pas à pas la méthodologie de la rhétorique.

L’objet de cet article de synthèse est de montrer comment le système rhétorique dans son ensemble s’articule autour de ces deux concepts de confiance et de clarté. Il est le complément des articles de fond que j’ai publiés sur ce système (1). Je me bornerai ici à la description de cette articulation générale du système rhétorique tout en abordant brièvement certains points que je n’avais pas développés auparavant tels l’utilisation de la psychologie pour toucher les affects ou encore en reproduisant certains passages d’articles antérieurs afin de faciliter la consultation. La connaissance de cette articulation générale est fondamentale, à mon avis, en ce qui concerne la compréhension du fonctionnement de la communication et par conséquent en ce qui concerne l’élaboration d’une communication efficace.

Cet article comprendra les deux parties suivantes :

I — Dans la première, je rappellerai brièvement les fondamentaux du système rhétorique en me fondant sur le triangle rhétorique. J’illustrerai par ailleurs par des exemples portant sur les grandes activités humaines, philosophie, politique, économie, le caractère intemporel et universel de ces fondamentaux.

II — Dans la deuxième partie, je commenterai la Mind Map qui figure en tête de cet article. Nous verrons comment l’utilisation des trois langages de la rhétorique, la logique, l’éthique et la psychologie permet simultanément de susciter la confiance et de parvenir à la clarté du discours.

1re PARTIE. RAPPEL DES FONDAMENTAUX DE LA RHÉTORIQUE

1. Définition de la rhétorique

On peut donner deux définitions principales de la rhétorique, l’une spécifique, l’autre plus large que je préfère (cf. « À la recherche de la définition perdue » et dans le florilège des citations de ce blog « Définition de la communication» :

L’art de persuader

L’expression optimale de la pensée par le langage

Les caractéristiques principales du système rhétorique sont au nombre de neuf et sont synthétisées dans le triangle rhétorique (cf. «Le triangle rhétorique base de toute communication réussie »). Il est important de souligner que ce triangle est un triangle équilatéral et que les concepts qui figurent au regard de ses trois angles sont des concepts d’égale importance.

2. Les trois fondamentaux de la nature humaine : la raison, les valeurs, les affects

Parmi les neufs concepts ci-dessus trois sont particulièrement importants et seront les seuls que je rappellerai ici (cf. « Pourquoi la rhétorique demeure-t-elle aussi efficace ? »). Ce sont ceux que j’appelle les trois fondamentaux de la nature humaine ou, en d’autres termes, nos trois processus cognitifs/communicatifs ou encore nos trois principaux modes de perception de la réalité, à savoir : la raison, les valeurs, les affects.

3. Les trois langages correspondants : la logique, l’éthique, la psychologie

À ces trois processus correspondent respectivement les trois langages suivants : la logique, l’éthique et la psychologie. Par la logique nous adressons à la raison, par l’éthique aux valeurs, par la psychologie aux affects.

Pour qu’une communication soit pleinement efficace, il est important qu’elle touche simultanément les trois processus cognitifs/communicatifs.

4. Le caractère intemporel et universel des fondamentaux et des langages de la rhétorique

On retrouve le génial esprit de synthèse d’Aristote lorsque l’on confronte fondamentaux et langages de la rhétorique aux principales activités humaines telles que la politique ou l’économie ou, plus largement encore à la philosophie. Ces fondamentaux et langages apparaissent comme ayant existé depuis fort longtemps, bien avant les philosophes grecs, comme étant toujours d’actualité et comme concernant tous les peuples. Ils sont intemporels et universels.

On trouvera à ce sujet ci-après un extrait de «Pourquoi la rhétorique demeure-t-elle aussi efficace ? » sur la pertinence des fondamentaux de la rhétorique.

4.1. La philosophie

“J’entends déjà les ayatollahs de la rhétorique pousser des cris d’orfraie à l’idée que l’on puisse considérer, ne serait-ce que partiellement, la rhétorique comme une philosophie, ou comme je le fais par ailleurs, comme une méthode de pensée !

Je ne fais, à ce sujet, que suivre des tendances périodiques historiques. À certaines époques, la rhétorique a été considérée comme l’alpha et l’oméga de la connaissance, comme le socle de l’enseignement, à d’autres comme un simple ornement de langage tout juste bon à être utilisé par de médiocres plumitifs. Si on assiste, en France, aujourd’hui, à un très timide retour en grâce de la rhétorique, on constate qu’aux États-Unis, pays qui est devenu le modèle mondial de l’enseignement universitaire, (cf. « U.S.A., 20.000 centres de formation à la communication ») elle est non seulement la base de l’enseignement de la communication, mais aussi celle de l’enseignement en général.

Certes la rhétorique n’est pas une philosophie à proprement parler, mais la philosophie n’échappe pas, à mon humble avis, à sa problématique. Ainsi, serait-il réducteur de considérer qu’une vie humaine est philosophiquement équilibrée lorsqu’elle est à la fois logique, éthique et psychologique” ?

4.2. La politique

“J’ai publié dans ce blog un article intitulé : « Les 5 knockouts rhétoriques de l’élection présidentielle 2017 ». On y voit que l’échec de cinq candidats importants, de toutes tendances politiques : Hollande, Fillon, Le Pen, Mélanchon et Hamon, est manifestement dû à la violation de l’ensemble ou de certains des trois langages de la rhétorique. Il apparait, entre autres, que le non-respect de l’éthique a été fatal à l’un des candidats et que celui de la logique, avec la promesse manifestement intenable d’un revenu universel, l’a été à un autre, sachant qu’il peut y avoir glissement d’une motivation à l’autre. Ainsi, un programme électoral répondant à la logique pourra être jugé par certains électeurs comme ne respectant pas l’éthique”.

P.S. Depuis que cet article a été publié, en juin 2017, chacun peut constater que les violations de l’éthique continuent à causer bien des soucis non seulement aux hommes politiques, quelle que soit leur tendance et quels que soient les pays, mais que ceci concerne aussi le monde de l’entreprise, comme le montre l’affaire Me too, sans oublier les Églises.

4.3. L’économie et le marketing

“Ayant pratiqué le marketing pendant plus de quarante ans, j’ai récemment pris conscience, à ma propre surprise, que les principes du marketing et ceux de la rhétorique coïncident parfaitement. Le marketing agit en quelque sorte comme un révélateur de la pertinence des trois langages de la rhétorique : la logique, l’éthique et la psychologie. Ceci ne doit nullement nous surprendre puisque l’un et l’autre reposent, comme la politique et la philosophie, sur les trois mêmes fondamentaux de la nature humaine.

Prenons le cas d’un modèle d’automobile. Pour bien se vendre celui-ci ne doit-il pas être logique, éthique et psychologique, c’est-à-dire en d’autres termes, fonctionnels, de bonne qualité et sans vices cachés (Volkswagen !), tout en bénéficiant d’un design flatteur ? La communication de ce produit ainsi bien positionné par rapport aux motivations de sa clientèle sera d’autant plus efficace qu’elle suivra et mettra en valeur les mêmes critères. Les publicitaires américains les plus avisés ne se privent pas d’agir sur ces trois registres, eux qui ont été formés à la rhétorique dans les meilleures universités.

Cette validation de l’universalité de la rhétorique par la discipline très concrète et de plus en plus proche des sciences exactes qu’est le marketing en raison de la surabondance de l’information numérique et de l’omniprésence des mathématiques me semble constituer un élément capital. En effet, le marketing fait partie intégrante de l’économie et cette dernière représente, comme la politique et la communication, une part essentielle de l’activité humaine”.

2e PARTIE. COMMENT SUSCITER LA CONFIANCE ET GÉNÉRER LA CLARTÉ ?

1 — L’articulation générale du système rhétorique autour des concepts de confiance et de clarté

La MindMap qui illustre cet article représente l’articulation générale du système rhétorique. Nous venons de voir que, selon Aristote, ce système repose sur deux concepts dont le caractère est le plus général possible : la qualité principale de l’orateur, qui est de susciter la confiance et la qualité principale de la communication proprement dite qui est celle de la clarté. (Cf. Aristote, Rhétorique, livre II, sections V, VI, VII et VIII).

Qu’il s’agisse de l’un ou l’autre concept, l’articulation du système rhétorique est la même. Le point de départ est le concept lui-même, confiance ou clarté. On descend ensuite, comme l’indique le sens des flèches sur la Mind Map, à la définition des trois critères, très précis, en fonction desquels on obtient ces deux qualités. Par exemple, selon les termes mêmes d’Aristote, on parvient à la confiance par le bon sens, la vertu et la bienveillance.

Il s’agit ensuite de définir les trois objectifs correspondant à ces trois critères puis les trois langages qui permettent d’atteindre ces objectifs. Dans le cas de la confiance, les trois objectifs sont de toucher la raison, les valeurs et les affects et les trois langages sont ceux de la logique, de l’éthique et de la psychologie.

Pour le concept de la clarté, les trois critères définis par Aristote peuvent être résumés comme suit : « clarté de la pensée », « parler vrai » et « connaitre les émotions ». Les trois objectifs et les trois langages sont les mêmes que ceux concernant le concept « confiance ». On se synchronise avec la pensée par la clarté de celle-ci grâce à la logique (« Bien parler, c’est bien penser »), avec la vérité en « parlant vrai » c’est-à-dire en respectant les faits, en ne formulant pas de mensonges ainsi qu’en présentant une bonne réputation, avec les affects en s’adressant aux émotions et aux sentiments.

En résumé, ce qui précède montre qu’à partir des deux concepts très généraux que sont la confiance et la clarté, concepts auxquels doit se conformer pour être efficace tout discours, écrit ou verbal, on entre dans le système rhétorique avec ses trois processus cognitifs/communicatifs : la raison, les valeurs, les affects et les trois langages correspondants : la logique, l’éthique, la psychologie. Confiance et clarté ne se décrètent pas d’emblée, mais doivent être démontrées tout au long du discours par le recours simultané à ces trois langages.

Si je ne devais citer qu’un seul exemple de l’efficacité de ce système, ce serait celui du discours radiotélévisé du général de Gaulle du 21 avril 1961, discours qui mit fin au putsch des généraux à Alger et que j’ai analysé en détail dans « La synchronisation, cœur de la communication». Pour l’anecdote, le général, qui était né en 1890 et qui avait poursuivi ses études secondaires chez les jésuites en Belgique suite à la séparation de l’Église et de l’État, fait partie de la dernière génération de français à avoir bénéficié de l’enseignement de la rhétorique. Cette dernière fut supprimée de l’enseignement public en 1902, mais pas de l’enseignement privé, l’élite et notamment l’Eglise y étant fort attachées. Le général maitrisait parfaitement cette discipline comme le montre ce discours, morceau d’anthologie, parfaitement équilibré entre logique, éthique et psychologie. D’où son impact historique puisqu’il est communément admis qu’il mit fin à la guerre d’Algérie.

P.S. Lorsque j’ai analysé ce discours je n’avais pas encore rédigé le présent article et pris conscience de l’importance primordiale qu’Aristote attache à la bienveillance. Or, on constate que cette dernière constitue la ligne directrice et toute l’ossature du propos du général. Elle se manifeste à la fois par l’énumération des principaux résultats déjà obtenus en ce qui concerne le redressement de la France, par les grands risques que fait encourir le putsch au pays et par les  énergiques mesures prises et envisagées pour le contrer.

2. Comment susciter la confiance ? Les trois critères : le bon sens, la vertu, la bienveillance

Selon Aristote la principale qualité de l’orateur est, on l’a vu ; celle de susciter la confiance, laquelle s’obtient en respectant les trois critères suivants :  le bon sens, la vertu et la bienveillance. Je reproduis ci-dessous à ce sujet un extrait de « La synchronisation, cœur de la communication» tout en y apportant quelques précisions :

2.1. Susciter la confiance en s’adressant à la raison par le bon sens : la logique

« Par suite du manque de bon sens, on n’exprime pas une opinion saine».

dit Aristote qui ne s’étend pas plus à ce stade de sa réflexion sur ce point précis. Il semble bien qu’il fasse ici référence au premier des trois fondamentaux de la rhétorique : la raison et au langage spécifique qui s’adresse à celle-ci : la logique. Une opinion contraire à la logique ne peut pas être une « opinion saine ». Si Aristote emploi le terme, qui peut paraître réducteur de « bon sens » par rapport à celui de « logique » c’est sans doute pour mettre en garde contre les excès de celle-ci. À trop vouloir démontrer, à se situer uniquement sur le plan de la logique, en oubliant l’éthique et la psychologie, on obtient l’effet contraire. Il est possible qu’en utilisant cette expression de “bon sens” plutôt que le terme plus complexe de “logique” Aristote avait à l’esprit les dérives des sophistes, dérives qu’il avait réfutées dans un traité.

2.2. Susciter la confiance en s’adressant aux valeurs par la vertu : l’éthique

Il faut souligner qu’Aristote relie ensuite explicitement ce premier critère, le bon sens, au second, la vertu :

« Et si l’on exprime une exprime une opinion saine, par suite de la perversité, on ne dit pas ce qui semble vrai à l’auditeur ».

Il vise ainsi le second des trois fondamentaux de la rhétorique : les valeurs et le langage correspondant : l’éthique. Respecter les faits, dire la vérité, « parler vrai » est essentiel pour susciter la confiance. La confiance est par ailleurs suscitée par la réputation, par la personnalité, par l’image, par le « personnal branding » du communicant : « curriculum vitae », références, publications, centres d’intérêt, etc.

2.3. Susciter la confiance en s’adressant aux affects par la bienveillance : la psychologie

Le troisième critère, la bienveillance, va dans le même sens que le précédent tout en le renforçant dans la mesure où il ne s’agit pas seulement de dire la vérité, mais aussi d’avoir pour objectif le désir de faire du bien à autrui. Dans la section VIII, Aristote relie expressément ce critère à la psychologie :

« Il faut maintenant parler de la bienveillance et de l’amitié dans leurs rapports avec les passions ».

On sait que, depuis l’antiquité jusqu’à nos jours, de nombreux philosophes considèrent la bienveillance comme une vertu essentielle voire comme la mère de toutes les vertus. De plus, sur le plan psychologique, la bienveillance s’apparente à l’amour, l’une des émotions les plus fortes. On oublie parfois qu’elle joue ou devrait jouer un grand rôle en matière de communication dans la mesure où elle constitue, pour ces deux raisons, éthiques et psychologiques, l’un des principaux moyens de synchronisation. Les « petites phrases » que l’on reproche au Président de la République ne choquent-elles pas parce qu’elles manquent de bienveillance ?

Quintilien reprend les critères d’Aristote en disant que l’orateur doit être un homme de bien. Dans les toutes premières lignes de l’introduction du douzième et dernier livre « de L’Institution de l’Orateur » il écrit ceci :

« De toutes les parties qui composent cet ouvrage, voici sans contredit la plus importante »

et il intitule ensuite le premier chapitre comme suit :

« Il n’y que l’homme de bien qui puisse mériter le nom d’orateur »

Quintilien reprenait lui-même la définition de l’orateur par Caton :

« Un homme de bien savant en l’art de parler »,

CICERONelle-même reprise par Cicéron. En fait, on constate que la plupart des grands orateurs de l’antiquité avaient, bien avant l’ère chrétienne, une conception éthique très affirmée de la communication, de la vérité du discours, elle-même fondée sur la notion de bon citoyen. N’oublions que le triangle rhétorique est un triangle équilatéral et que l’un de ses trois angles est celui des valeurs, valeurs qui sont touchées par le langage de l’éthique.

Quintilien ne consacre pas moins de trente-cinq pages aux développements des raisons qui justifient, selon lui, la place essentielle de l’éthique en matière de communication, raisons fondées pour la plupart sur différentes formes de l’éthique et de la morale. Il cite notamment Cicéron, pour lequel :

« L’éloquence coule des sources les plus secrètes de la sagesse ».

Dans notre société en perte de repères on peut se montrer quelque peu sceptique lorsque Quintilien s’exclame :

« On ne peut mériter le nom d’orateur sans être parfait du côté des mœurs et du côté de l’éloquence » !

Mais les valeurs de l’éthique et de la morale prônées dans l’antiquité gréco-romaine puis reprises par les religions monothéistes ou autres demeurent, consciemment ou inconsciemment, très présentes dans notre société comme le démontrent bien dans le monde occidental, que ce soit de ce côté-ci de l’Atlantique ou de l’autre les mécomptes des hommes politiques ou des dirigeants de grandes entreprises (cf. Volkswagen et Me too) qui n’en tiennent pas compte.

2. Comment générer la clarté de la communication ? Clarté de la pensée, parler vrai, connaissance des émotions

Selon l’articulation du système rhétorique (cf. MindMap), la clarté de la communication s’obtient en étant clair vis-à-vis de nos trois processus cognitifs/communicatifs : la raison, les valeurs et les affects et en utilisant respectivement pour ce faire les trois langages correspondants : la logique, l’éthique et la psychologie.

2.1. Être clair vis-à-vis de la raison par la clarté de la pensée : la logique

Être clair vis de la raison correspond à la « clarté de la pensée » (« Bien parler, c’est bien penser »), clarté à laquelle on parvient à la fois par le fond et par la forme. La clarté du fond s’obtient par l’utilisation de la logique c’est-à-dire, en bref, par la structuration et la hiérarchisation des idées, par l’utilisation d’un argumentaire, de preuves, de faits et de chiffres. Aller du général au particulier, de ce qui est important à ce qui est secondaire, être précis, font partie de la logique. La clarté de la forme est plutôt du domaine de la psychologie, encore qu’un propos parfaitement logique puisse avoir un impact psychologique. (Cf. 2.3).

Dans « Onze méthodes pour trouver les idées et les arguments » je mentionne différentes méthodes fondées sur la logique telles que la méthode cartésienne ou la méthode SWOT ainsi que certains concepts logiques comme la définition, l’exemple ou les témoignages.

2.2. Être clair vis-à-vis des valeurs en parlant vrai et par l’image du communicant : l’éthique

Être clair vis-à-vis des valeurs c’est tout d’abord « parler vrai », dire la vérité, respecter les faits, ce qui est du domaine de l’éthique. Est également du domaine de l’éthique la réputation, l’image du communicant, ce qui nous renvoie au premier concept : susciter la confiance. Tout ce qui permet de mieux connaitre, en bien, la personnalité du communicant est, on l’a vu, de nature à susciter la confiance (cf. § .2.2.).

2.3. Être clair vis-à-vis des affects par la connaissance des émotions et des sentiments : la psychologie

2.3.1. Toute communication suscite nécessairement des affects

A-t-on toujours bien conscience que toute communication, écrite ou verbale, par exemple le présent article, suscite des affects, ne serait-ce que d’approbation, de rejet ou d’indifférence ? Les philosophes grecs, qui ne connaissaient pas la psychologie en tant que science parlaient, de manière assez imprécise à mon avis, de pathos dans le sens de « passions » ou d’« émotions ». Je lui préfère le terme d’affects qui est plus général, moins spécifique et que le dictionnaire numérique Antidote traduit par « état affectif élémentaire ». Nous ne vivons certes pas  en permanence dans la « passion » ou dans l’« émotion » mais le plus souvent dans des « états affectifs élémentaires » neutres tels que  le calme ou l’indifférence.

2.3.2. Les grandes catégories émotionnelles. Les sentiments

Le distinguo ci-dessus n’est pas superflu car pour agir clairement, grâce à la psychologie, sur les affects encore faut il connaitre de quoi il s’agit. De fait, Aristote lui-même ne consacre pas moins de la moitié du livre II de « La rhétorique » à la description des « passions ». Les psychologues contemporains distinguent en général une dizaine de grandes « catégories émotionnelles ». Le psychologue américain Robert Plutchik, auteur de la célèbre « Roue des émotions » en dénombre huit qu’il classe en quatre paires antagonistes : joie/tristesse, confiance/dégoût, colère/peur, anticipation/surprise. Il associe à ces quatre paires d’émotions de base, huit paires d’émotions associées dont quatre d’intensité plus forte et quatre autres d’intensité moindre. Par exemple, à la joie sont associées l’émotion d’intensité forte qu’est l’extase et l’émotion de moindre intensité qu’est la sérénité. La « Roue des émotions » porte donc sur un total de douze paires d’émotions représentant vingt-quatre émotions principales ce qui constitue déjà un registre assez étendu pour le communicant soucieux de toucher les affects.

Les grandes émotions se subdivisent elles-mêmes en une multitude de sentiments, de ce fait de nuances et d’intensité très variées. Un auteur, Jean Philippe Faure, n’a  dénombré pas moins de 1025 sentiments répartis en 11 catégories émotionnelles  ! Il n’est pas inutile de consulter cette liste lorsqu’on veut nuancer un propos.

2.3.3. Toucher les affects en agissant sur le fond et sur la forme

Comme en ce qui concerne la logique on peut toucher avec clarté les affects en agissant tant sur le fond que sur la forme, cette double distinction en appelant une autre : l’écrit et l’oral.

En ce qui concerne le fond, à l’écrit comme à l’oral, on peut soit faire appel directement aux émotions, comme dans le discours du général de Gaulle déjà cité, en l’occurrence la colère, la peur, le mépris, la tristesse, ou par ailleurs utiliser le langage des émotions ou des sentiments et notamment les figures de rhétorique de l’animation telles que les images ou les métaphores. Par exemple, par rapport à la Roue des émotions, la métaphore du premier de cordée utilisée par le Président de la République, peut être classée dans l’émotion de base « confiance », entre l’ « admiration »  et l’ « acceptation ».

En ce qui concerne la forme et pour ce qui est de l’écrit, toucher les émotions concerne précisément la mise en forme, souvent négligée, c’est-à-dire la présentation du texte : existence d’un sommaire, mise en page, typographie, illustrations. J’utilise souvent à ce sujet le terme de « design », comme pour un produit, sachant que comme le disait fort justement le père de cette discipline, Raymond Loewy :

« La laideur se vend mal » !

Par rapport à la Roue des émotions, celles qui peuvent être touchées par un texte bien présenté sont comme dans le cas précédent la « confiance » et les deux émotions associées : l’« admiration » et l’« acceptation » ou encore celle de l’« anticipation » et de l’émotion associée l’« intérêt ». Et pourquoi pas la « joie » ? Il me semble qu’il y a lieu de réserver l'”extase” à l’excellence du fond, et notamment à la poésie, à la musique, à la peinture et plus généralement aux langages en général à forte connotation émotionnelle que sont les arts.

Pour ce qui est de la forme en matière de communication verbale celle-ci découle essentiellement de la communication non verbale c’est-à-dire d’une part de l’expression corporelle et d’autre part des signes de statuts sociaux-professionnels. (cf. « La synchronisation, cœur de la communication »)

En résumé, comme je le disais dans « La synchronisation, cœur de la communication » dès qu’une communication n’est pas claire, c’est-à-dire lorsqu’elle n’est pas clairement synchronisée avec les trois fondamentaux ou processus cognitifs/communicatifs de la nature humaine, le public auquel elle s’adresse ne comprend pas et par conséquent s’en désintéresse ou ce qui est plus grave perd confiance en son locuteur. La toute récente affaire Benalla, dont les circonstances ne sont toujours pas claires, est la parfaite illustration des mécomptes que peut causer à son auteur une communication manquant de clarté et par ailleurs tardive.

CONCLUSION. De la connaissance de l’articulation générale du système rhétorique à la pratique

Si la connaissance de l’articulation générale du système rhétorique telle que je viens de la décrire me semble être un must pour qui veut progresser en matière de communication il est clair que cela n’est pas suffisant. Il est ensuite nécessaire d’acquérir la connaissance, plus ou moins détaillée selon les objectifs poursuivis par chacun, des trois langages sur lesquels repose cette articulation : la logique, l’éthique et la psychologie.

J’ai quelque peu mis la charrue avant les bœufs à ce sujet en publiant il y a quelques mois un premier article dans lequel j’aborde l’un ou l’autre de ces trois langages, notamment la logique : « Onze méthodes pour trouver les idées et les arguments». J’ai l’intention de continuer cette mise en oeuvre de la rhétorique pratique en publiant des fiches assez brèves, illustrées par des MindMap de synthèse, sur des sujets clés. En voici quelques unes :

  • Organisez présentations, conférences, discours selon les cinq règles de la rhétorique
  • Soignez la présentation, la laideur se vend mal !
  • Huit règles éprouvées pour bien écrire et bien parler
  • Soyez psychologue et modeste !
  • Esquivez les six obstacles rédhibitoires à la compréhension !

J’espère parallèlement terminer des travaux, déjà assez avancés, sur une partie essentielle de la rhétorique :  les figures de rhétorique ou de style. Historiquement celles ci ont parfois été considérées comme de simples ornements de langages et elles sont souvent méconnues aujourd’hui. Mais à la lumière des sciences cognitives on constate qu’elles contribuent pour une grande part à la réalisation du principal objectif de la rhétorique “l’expression optimale de la pensée par le langage“.

Bonne lecture !

Louis Marchand

 

Notes

1. Articles sur les bases de la rhétorique et de la communication

Sciences cognitives : la grande importance de l’interconnexion entre la communication écrite et verbale (15/10/14)

Le triangle rhétorique base de toute communication réussie (01/12/15)

Les 5 K.O. rhétoriques de l’élection présidentielle 2017 (5/06/17)

Les U.S.A. seuls inventeurs de la civilisation de la communication (6/07/17)

U.S.A. 20.000 centres de formation à la communication (2/02/18)

Pourquoi la rhétorique demeure-t-elle aussi efficace ? (06/03/18)

Onze méthodes pour trouver les idées et les arguments (9/04/18)

Leadership et excellence de la communication : un lien direct (30/04/18)

Communication : à la recherche de la définition perdue (22/05/18)

La synchronisation, cœur de la communication (1/10/18)

Les deux qualités pilotes d’une communication réussie: la confiance et la clarté (31/10/18)

2. Classical Rhetoric for the Modern Student. Fourth Edition. Edward P.J. Corbett. Robert J. Connors. Oxford University Press. 1999.

3. Yuval Noah Harari. 21 leçons pour le XXIe siècle. Albin Michel. Octobre 2018

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